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« Des portraits d’artistes contemporains, des interviews de personnalités du monde de l’art, des reportages. »
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La galerie d'Agora

Thibaud Tchertchian : l’aventure asiatique

Il est revenu dans le pavillon de ses parents en banlieue parisienne où nous l’avions quitté au printemps 2013 (https://lagoradesarts.fr/Rencontre-avec-Thibaud-Tchertchian-Graffeur.html). Il ne faudrait pourtant pas croire que Thibaud Tchertchian opère un retour à la case départ comme un renoncement à sa vocation, une façon d’abandonner la ferveur créatrice. Le jeune artiste - il a aujourd’hui 38 ans - a bien mis à profit ces huit dernières années, donnant à son œuvre un nouveau souffle, explorant de nouvelles voies. En 2013, Thibaud part en Thaïlande, muni de sa technique de peinture crachée à la bombe aérosol et déjà riche de portraits le plus souvent en noir et blanc, il en est rentré six ans plus tard avec une œuvre foisonnante, qui s’enrichit de la variété de ses sujets et de ses thèmes, l’être discerné et cerné par le monde qui l’entoure. « J’avais déjà posé mon identité sur la peinture ; j’ai pu ensuite y accrocher d’autres sujets et techniques qui m’ont permis d’évoluer », estime-t-il aujourd’hui. L’Asie a transformé Thibaud Tchertchian et ouvert son œuvre sur l’universel.

Thibaud est parti en Thaïlande avec une idée en tête. « J’ai toujours pensé faire au moins un passage à l’étranger dans ma vie, en Asie particulièrement. Un livre sur le Japon et un livre sur le Tibet m’avaient beaucoup marqué dans mon enfance. » En établissant son « camp de base » à Bangkok, Thibaud a d’ailleurs pu voyager plusieurs fois au Tibet (voir les dix-sept portraits de sa série Camera Obscura). « Bangkok est une ville plutôt facile à vivre, une mégapole de la modernité qui demeure à la croisée d’influences culturelles variées. » Au début des années 2010, la scène artistique explosait dans la capitale thaïlandaise. Thibaud rencontre un galeriste qui l’intègre à une exposition collective, Gang Bang (Galerie Toot Yung), ce qui lui permet dans la foulée de monter une exposition personnelle, Blackwhite (Galerie Rock Around Asia). Pour cette exposition, Thibaud réalise une série de portraits à la bombe spray, chacun titré d’une phrase extraite de la chanson Comme un Légo signée Gérard Manset (qui avait déjà réalisé un album appelé Royaume de Siam) pour le dernier album anthume d’Alain Bashung Bleu Pétrole. C’est lors d’un voyage en car à la frontière thaïlando-cambodgienne que Thibaud écoutait cette chanson, métaphore de la condition humaine. Mais l’Histoire frappe en force lors de cette exposition accrochée dans un hôtel qui devient l’épicentre de la crise politique de 2013-2014 (Bangkok Shutdown) aboutissant à un coup d’État militaire ! Faisant référence au 1984 d’Orwell, Blackwhite étant un mot de la Novlangue inventée par l’écrivain britannique, l’exposition est interdite et les allusions publiques à 1984 aussi. Thibaud est censuré et surveillé.
Un an plus tard, Thibaud insiste pourtant, présentant une exposition sur la censure et les normes sociales (série Degenerate à la galerie Soy Sauce Factory). Des policiers en civil surveillent l’exposition et l’artiste jusqu’à chez lui ! D’autres expositions collectives et personnelles s’enchaînent cependant dans la capitale thaïlandaise jusqu’en 2019 où Thibaud contracte une pneumopathie à cause de laquelle il reste dix jours en soins intensifs à Bangkok et qui l’oblige à rentrer en France.
Après son retour, il passe son diplôme national d’arts plastiques, le mémoire qu’il présente sur son propre travail obtient les félicitations du jury. Pour se relancer dans le milieu de l’art, qu’il n’avait jamais beaucoup fréquenté, il présente et prépare des expositions, il réalise des impressions de ses toiles « made in Bangkok » et collabore avec un autre peintre. Et parce qu’il est un artiste total, qui ne se cantonne pas à une discipline exclusive, il auto-édite un roman sur le monde du graffiti et du street art et en prépare un autre sur la Thaïlande. Il compose même un disque de rap, une musique qu’il pratiquait déjà plus jeune, intitulé Souffle (disponible sur les plateformes de téléchargement), histoire de récupérer ses capacités respiratoires pendant le confinement !

Par ses portraits, aux visages parfois affublés de masques africains ou de masques de la tragédie grecque, Thibaud ne cherche pas la ressemblance mais la personnalité, l’être humain dans sa fragilité, sa beauté, sa monstruosité, ses interférences avec le monde et la société (séries Blackwhite, Moonster Saudade, Camera Obscura, Bangkokians, Apocalips, Shadow Banned). Il montre l’équilibre sous le déséquilibre, la confrontation éprouvante ou dangereuse du frêle humain avec les forces qui le contraignent : censure, répression, guerre, crise climatique ou sanitaire… On peut aussi révéler le monde ; d’une douce écriture calligraphique de la nature et des paysages de la série L’origine de l’écriture, on peut passer aux paysages apocalyptiques de facture expressionniste de la série Degenerate. Si Thibaud Tchertchian n’est pas un artiste engagé à proprement parler, dont les thèses alourdiraient l’esthétique, il a pourtant fortement engagé sa peinture dans un questionnement radical et subtil de l’Homme dans son environnement naturel et artificiel. « C’est un rôle de l’art possible par la peinture, celui de nous laisser le temps de réfléchir sans tabou à notre image et ce qui nous entoure, nous rappeler à l’introspection lors de notre passage à la réalité », dit l’artiste. Vraiment, le monde de l’art et les amateurs avisés devraient regarder de plus près l’œuvre déjà très suggestive et toujours en devenir de Tchertchian.

Jean-Michel Masqué (juillet-août 2021)
Photos : ©T.T