L'agora des arts - Des expositions à paris, en france et à l'étranger

« Une sélection des meilleures expositions en France »

Expo en France

Les tables du pouvoir : une histoire de repas de prestige

Des vases de libation au temps des pharaons à la vaisselle de Sèvres utilisée aujourd’hui au Palais de l’Élysée, l’exposition nous offre un voyage passionnant, remarquablement documenté, dans une mise en scène luxueuse, qui réjouira autant les férus d’histoire ancienne que les gourmets !

« Les tables du pouvoir : Une histoire des repas de prestige » assemble objets archéologiques, vaisselle et ornements de table (comme on n’en fait plus !) ainsi que leurs représentations en tapisseries, peintures et sculptures. Une initiation aux rites funéraires égyptiens, aux mœurs de la table mise, au fil des siècles, au service du pouvoir des dirigeants, de l’ostentation des individus, de la socialisation, voire de la diplomatie. Si bien sûr, la table eut pour but premier de nourrir, elle sut vite se faire l’instrument des influences sociales, culturelles, et politiques, la facette religieuse n’étant évoquée ici qu’au temps de l’Égypte ancienne. Donnera-t-elle lieu à une exposition complémentaire ?

Ce que l’on fait à table et les objets que l’on y utilise évoluent avec les siècles : les aquamaniles et aiguières utilisées pour se laver les mains avant le repas, et pendant le service des plats, laisseront place aux serviettes chaudes parfumées ; la fourchette présente dès le 16e siècle ne servira qu’à « harponner » la nourriture qui sera portée à la bouche avec les doigts. Elle trouvera son utilisation actuelle au 18e siècle. Au 16e siècle, un seul verre est partagé par plusieurs convives, voire par la table entière. A la fin du siècle, le verre personnel devient un raffinement plus courant, et est apporté à la table à la demande du convive, puis reposé sur une desserte. Quant à la nef, vaisseau d’orfèvrerie qui cachait, par peur de poison, les aromates, les couverts et serviettes destinées au souverain, elle ne survivra pas à l’ancien régime. Celle qu’offrit Eugénie à Ferdinand de Lesseps lors de l’inauguration du Canal de Suez en 1869 est purement ornementale et symbolise le développement du commerce international (Nef, argent fondu et ciselé, 1869). Quant aux repas couchés sur lesquels nous fantasmons toujours, ils ne survivent pas au monde gréco-romain,
À partir du 4e millénaire avant J.C., les rois, puis les pharaons Égyptiens, nourrissent leurs dieux. Les offrandes alimentaires sont offertes à leurs effigies puis redistribuées au souverain et aux prêtres. Une tablette d’argile découverte à Uruk (en Irak actuel) décrit un repas mythique de dieux mésopotamiens. Dès le 2e millénaire avant J.C., les souverains se rendent visite, échangeant cadeaux somptueux et repas copieux ou mets salés et sucrés et vins rares venus d’autres contrées. Au fur et à mesure de l’expansion des territoires des souverains du Moyen-Orient au 1er millénaire avant J.C., les repas fastueux deviennent un instrument de pouvoir du roi sur son peuple. La Grèce met à l’honneur le banquet civique, réservé aux citoyens haut placés et excluant les femmes. On y mange d’abord, allongé sur les banquettes, puis on y boit dans des coupes de bronze légères (Coupe-canthare à pied haut, bronze, 330-320 avant J.C.), on y chante, on y joue, selon un déroulement qu’adopteront les Étrusques puis les Romains. Le vin est rafraichi dans des vases d’argile richement décorés remplis de neige (Psyker à figures noires : Départ du guerrier, ca. 525-500 av. J.C.)

À l’époque médiévale, le seigneur prend la place centrale à la table, le « haut bout ». Les pièces d’orfèvrerie envahissent les tables. Certaines nous sont aujourd’hui inconnues, tel ce languier du 15e siècle, qui présente des dents de requin fossiles, « épreuves » supposées détecter le poison dans la nourriture offerte aux princes en changeant de couleur (Languier, Nuremberg ? vers 1450). Une tapisserie haute en couleurs documente une scène de festin Renaissance aussi précisément qu’une photographie : le vin, la viande ont chacun leur préposé chargé de verser ou de découper. A la table chargée de victuailles, le prince entouré de deux femmes, est le seul à consommer. On imagine facilement ce que sera, quelques siècles plus tard, le Grand Couvert du roi de France (Le festin, tapisserie en laine et soie, 1520-1525).
Quelques toiles illustrent joyeusement les repas : simple repas chez un couple aisé à la domesticité multiple (Les cinq sens : le goût, d’après Abraham Bosse, après 1635), repas princier au 18e siècle, et diners raffinés où brillent maintenant porcelaine de Sèvres et argenterie. L’opulence du service d’argenterie de George III d’Angleterre ou l’élégance de la porcelaine au motif de camées donnée par Napoléon Bonaparte au Cardinal Fesch, son oncle, ne laissent pas de nous émerveiller. On finira sur les services commandés par la République à la Manufacture de Sèvres, chaque président (ou peut-être plus encore, chaque épouse de président) voulant imprimer la marque de son passage sous les lambris de l’Élysée.
Pièces muséales, dont les cartels ne précisent pas s’ils ne furent jamais utilisés, deux surtouts en biscuit d’artistes contemporains -Anne et Patrick Poirier (Surtout Ruines d’Égypte) inspirés par un surtout offert à Napoléon et Jaume Plensa (Surtout Constellations) pour le passage à l’an 2000 - ramènent à une autre ère et une autre forme d’élégance.

Les gourmands liront en se léchant les babines les menus officiels. Au 17e siècle, le service à la française comprend une multitude de plats – entrées, rôts, entremets et desserts –exposés successivement par « services », et souvent mangés froids. Il nécessite nombre d’assiettes, plats, et pots de toutes sortes pour tous usages. La vue prime sur le goût. Le service à la russe, introduit par un ambassadeur russe au début du 19e siècle, multiplie assiettes et couverts devant le convive assis mais simplifie le déroulement du repas : il est servi à l’assiette et on peut manger chaud…Le plaisir n’est plus simplement celui des yeux. Une exposition enrichissante qui met l’eau à la bouche.

Elisabeth Hopkins

Archives des expos en France
spacer


Du 31 mars au 26 juillet 2021
Louvre-Lens
99 rue Paul Bert, 62300 Lens
Tél. +33 (0)3 21 18 62 62
Ouvert tous les jours, sauf le mardi de 10h à 18h
Entrée : 10 €
www.louvrelens.fr

La Manufacture de Sèvres retrace l’histoire passionnante du repas gastronomique des Français, de l’Antiquité à nos jours, depuis les recettes d’Apicius et les foies d’oies nourries de figues des Gaulois, jusqu’au légendaire repas gastronomique du XXe siècle.

Visuels : Les Cinq sens : le goût, après 1635 (détail), d’après Abraham Bosse (vers 1604-1676). Huile sur toile. Musée des beaux-arts de Tours. © RMN-Grand Palais / image RMN-GP
Service à fond bleu céleste de Louis XV, 1753-1755. RMN Grand Palais (Château de Versailles et de Trianon). Photo Gérard Blot.
Le Festin, tapisserie laine et soie, Bruxelles ? Anonyme, vers 1520-1525, 282 x 366 cm. Paris, Musée des Arts décoratifs.
Visuel vignette : Service Capraire, assiette pour le plat principal. Manufacture de Sèvres, 1809. Sèvres, Cité de la céramique en dépôt à Paris, Palais de l’Élysée © Château de Fontainebleau, Dist. RMN-Grand Palais /Raphaël Chipault.