Il n’est pas simple d’exposer Calder dont l’œuvre a besoin d’espace, d’air et de lumière. La Fondation Louis Vuitton y réussit malgré tout qui lui a ouvert tous ses espaces pour une rétrospective qui réserve pas mal de surprises.
C’est peut-être le rêve ultime de tout artiste de se trouver, comme Alexander Calder (1898-1976), à la fois associé aux avant-gardes, en tant qu’innovateur majeur, et doté d’une belle notoriété auprès du grand public des décennies après sa disparition. La grande rétrospective proposée par la Fondation Louis Vuitton embrasse l’ensemble d’une longue existence créative transatlantique. Elle se veut aussi une célébration de l’arrivée de Calder à Paris il y a cent ans et de sa mort à New York en 1976. Avec ses 317 œuvres dont 135 sculptures, l’exposition occupe l’ensemble des espaces intérieurs de la Fondation et s’étend même sur la pelouse à l’arrière du musée avec deux stabiles monumentaux, Black Flag et Five Swords. On dit même que l’esprit de Calder flottait dans l’air lors de la conception et de la construction de la Fondation...
Lorsqu’il arrive à Paris en 1926, ce fils d’une peintre et d’un sculpteur, lui-même diplômé en génie mécanique, a déjà bien vécu entre petits boulots et sérieuse formation artistique. Il commence à créer le « Cirque Calder », un cirque miniature composé de matériaux de récupération (fils de fer, cartons, bouchons de liège, boutons, strass, capsules de bouteilles, cure-pipes), dont il donne des spectacles pendant plusieurs années qui tiennent aussi de la performance artistique. Le prêt exceptionnel du Whitney Museum of American Art (New York) qui conserve les éléments de ce cirque (69 figures et animaux, 8 mécanismes et 90 accessoires), accompagnés de quelques films et photos d’époque, permet de se plonger dans cet univers d’enfance et de rêve mécanisé en « bouts de ficelles ». À la même époque, du côté de Montparnasse, on le surnomme « roi du fil de fer », avec ses « dessins en lignes tridimensionnels » de Kiki, Joséphine Baker ou Fernand Léger.
Plongée en abstraction
Sa visite de l’atelier de Mondrian en octobre 1930 lui provoque un tel choc qu’il adopte aussitôt le Non figuratif dans des peintures d’abord (visibles ici) puis dans des sculptures
(Object with Red Discs par exemple) qu’il expose un an plus tard et prennent le nom de « mobiles » sur une suggestion lexicale de Duchamp. Au même moment, Jean Arp lui propose le nom de « stabile » pour ses œuvres statiques. « Rien de tout ça fixe », dit alors Calder pour qualifier sa nouvelle manière. Il a définitivement adopté le mouvement, le hasard et l’aérien. Suzanne Pagé, directrice artistique de la Fondation et commissaire générale, écrit dans sa préface au catalogue (« Calder. Rêver en équilibre », coédition Fondation Louis Vuitton et Hazan, 360 pages, 300 illustrations, 45 €) : « Il optera pour le vide et l’élan contre la masse et la pesanteur. Génie du rien, mécanicien du rebut, recycleur de l’ordinaire, Calder sera le maître du mouvement pour dire d’abord la vie, déclinant dans toutes les échelles des formes inspirées des règnes animal et végétal, captant la vibration du monde, au diapason. »
Après quelques années d’exploration artistique, d’exposition aux États-Unis où il se fait connaître, et d’installation dans sa résidence-atelier de Roxbury (Connecticut), Calder revient à Paris pour créer une ingénieuse Mercury Fountain posée devant le Guernica de Picasso dans le pavillon de la République espagnole de l’exposition universelle de 1937. Les rumeurs guerrières persistant, c’est en Amérique que l’artiste poursuit son travail créateur, essayant de nouveaux matériaux et de nouveaux motifs toujours dans une veine abstraite. Même lorsqu’il réalise une série de poissons suspendus dans les années quarante et cinquante, des « mosaïques aériennes » qui flottent dans l’air. On a pu apparenter ses œuvres, ni représentations ni symboles, à « des configurations dynamiques de forces ». Avec ses Gongs, Calder ajoute une dimension sonore aléatoire à ses mobiles tandis que ses Towers descendent des murs avec grâce et légèreté, défiant la pesanteur. Autre surprise de l’exposition : les « sculptures portables » de Calder, bijoux faits de matériaux de récupération mais aussi parfois d’or et d’argent qu’il offrait à sa femme Louisa et à d’autres artistes ou personnalités du monde artistique.
Calder en démiurge
Explorateur permanent et travailleur acharné, Calder invente des « Constellations », faites de bois sculpté et de fil de fer, et même, deux ans avant son décès, revenant à une certaine figuration, il invente ses Crags, « rochers » de métal noir affublés de structures mobiles, et ses Critters, « créatures » fantastiques ou démoniaques. Et, à partir des années trente, il n’a cessé de réaliser des stabiles monumentaux, voués à « habiter » les espaces extérieurs, comme on en découvre à l’arrière de la Fondation ou dans plusieurs lieux à travers le monde (Grand Rapids, La Défense, Montréal…).
Ce sont sans doute des artistes français qui ont le mieux analysé l’art de Calder. Sartre écrivait en 1946 (dans « Les Mobiles de Calder », catalogue de l’exposition galerie Louis Carré) : « Un Mobile : une petite fête locale, un objet défini par son mouvement et qui n’existe pas en dehors de lui, une fleur qui se fane dès qu’elle s’arrête, un jeu pur de mouvement comme il y a de purs jeux de lumière », ou encore « Calder ne suggère rien : il attrape de vrais mouvements vivants et les façonne. Ses mobiles ne signifient rien, ne renvoient à rien qu’à eux-mêmes : ils sont, voilà tout ; ce sont des absolus. » « Sculpteur de vent, forgeron lunaire », disait de lui Gabrielle Buffet (ex-Picabia) la même année. Enfin, Prévert a trouvé des mots justes et percutants : « Mobile en haut/Stabile en bas/Telle est la tour Eiffel/Calder est comme elle. Ciseleur du fer/Horloger du vent/Dresseur de fauves noirs/Ingénieur hilare/Architecte inquiétant/Sculpteur du temps/Tel est Calder. » Mettant la sculpture en mouvement, ce qui pouvait sembler paradoxal, Calder a inventé en démiurge des formes et des objets nouveaux dont le monde ne soupçonnait pas l’existence et qui peut-être même manquaient au monde !
Jean-Michel Masqué







