On pourrait oublier, sous l’avalanche parasite d’images, de commentaires et d’idées fausses qui s’est déversée sur lui, et qu’il a aussi malignement alimentée de son vivant, à l’époque de sa célébrité mondiale jusque dans sa légende posthume, qu’Andy Warhol (1928-1987) a été un dessinateur talentueux depuis sa tendre enfance, et toujours considéré comme tel. « Andy avait un coup de crayon extraordinaire », estimait Robert Rauschenberg (1925-2008).
Enfant différent et fragile, Warhol a longtemps dessiné avec sa mère dont il fera même plus tard sa collaboratrice lorsqu’il était illustrateur dans les années cinquante.
C’est le grand mérite de la nouvelle exposition du musée du Luxembourg, et de son commissaire, l’historien de l’art Alain Cueff, de nous dévoiler un « autre » Warhol par « la ligne et l’image » : « Ses dessins, loin d’être accessoires, sont une part essentielle de la conception que Warhol se faisait de son art », dit-il. Par ses dessins, il acquiert d’ailleurs une solide réputation et une première brillante carrière dans le milieu de l’illustration et de la publicité new-yorkaises des Fifties. « C’est par le dessin qu’Andrew Warhola devient Andy Warhol, précise Alain Cueff. Les techniques qu’il met au point (tampon, lignes brisées ou obtenues par transfert, pochoir, collage…) sont généralement conçues en vue de la répétition et de la reproduction. » Sur ce dernier point, on sait la suite !
Sans souci chronologique, le parcours réunit dans un patchwork des œuvres de jeunesse aux ultimes travaux autour de La Dernière Cène de 1986 selon une progression thématique en cinq parties (Excentricités/Lieux communs, Abécédaires et b.a.-ba, Visages et masques, Erotica, Enfer et merveilles), nous entraînant dans le laboratoire aux idées et aux formes de l’artiste, aux sources de son inspiration. L’atelier avant la Factory en quelque sorte ! Le corpus rassemblé comprend 150 dessins, une dizaine de peintures, des sérigraphies sur papier, photographies et documents d’archives.
Car il faut bien entendre ici la ligne comme expression même du dessin et comme ligne directrice d’une œuvre en train de se faire. Alain Cueff ajoute : « Il faudra donc comprendre le dessin non seulement comme le lieu d’expérimentations et de vérifications constantes, mais encore comme le modèle d’une pensée de l’image. »
Cette exposition nous fait rencontrer un Warhol plus intime, espiègle et sentimental, explorateur de ses impressions et de ses fantasmes, autant que des différentes techniques qui lui ont permis d’exprimer au mieux sa sensibilité et sa vision du monde. Les stars sont là (Mao, Marilyn…) mais aussi d’autres modèles plus anonymes (amis homosexuels, drag-queens…), des objets et symboles du quotidien dont il fera des mythologies du XXe siècle (billets et rouleaux de billets, bouteilles et boîtes de conserve...). Sans parler de ses autoportraits, un motif permanent chez lui, qui montrent autant qu’ils cachent... On touche là un peu du mystère de Warhol et de sa création.
Jean-Michel Masqué







