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« Une sélection des meilleures expositions à voir actuellement à Paris et en Ile de France »

Expo à Paris

Charles Baudelaire. La modernité mélancolique

Ni chronologique ni biographique, l’exposition du bicentenaire de la naissance de Charles Baudelaire (1821-1867) à la BnF/François-Mitterrand se veut « une exposition littéraire » entendant montrer « ce qui fait le propre de la création poétique de Baudelaire et qui engage une manière d’habiter le monde. » Pièce en trois actes (« Mélancolie du non-lieu », « L’image fantôme », « La déchirure du moi ») encadrés par un prologue et un épilogue, l’exposition chemine parmi deux cents pièces (manuscrits, imprimés, estampes, tableaux et photographies) dans « la mystérieuse solidarité de la beauté moderne et de la mélancolie » qui justifie son sous-titre. La subtile composition du parcours, dense de documents et de correspondances entre les uns et les autres, nécessite d’y prendre son temps ou d’être déjà un peu familier de l’œuvre et de la biographie du poète. On se laisse cependant vite prendre aux charmes troublants de l’univers baudelairien, œuvre et vie mêlés.

Image symbolique du tragique et personnage avec qui le poète se trouvait des affinités, Hamlet nous invite au voyage dans l’univers baudelairien. Se répondent en effet dans ce vestibule les treize estampes dessinées par Delacroix sur des sujets tirés de Hamlet, ces mêmes images que Baudelaire avait accrochées au mur de son appartement, et le portrait du futur poète en jeune homme exécuté justement en 1844 du temps de cet appartement de fils prodigue sur l’île Saint-Louis.
Franchi ce seuil, la première partie de l’exposition, « Mélancolie du non-lieu », est placée sous le signe de l’exil, de l’errance et de la partance, thèmes qui renvoient autant aux relations avec sa mère qu’aux incessants déménagements du poète ou encore au titre Les Limbes envisagé avant celui de Les Fleurs du mal, les limbes étant ce premier cercle de l’Enfer de Dante où errent les ombres des grands poètes de l’Antiquité. Sous ce titre initial, Les Limbes, nous découvrons le manuscrit autographe des douze poèmes envoyés à Théophile Gautier en 1851-1852 en vue de publication. Autre trésor de cette première partie : l’exemplaire des épreuves de l’édition originale de Les Fleurs du mal corrigées de la main de Baudelaire et acquis par la BnF en 1998. L’air de rien, nous suivons dans ces premières salles la genèse et l’élaboration sur plus de dix ans du célèbre recueil, intitulé tour à tour Les Limbes et Les Lesbiennes, en compagnie entre autres du peuple des flâneurs urbains, bohémiens, saltimbanques et chiffonniers qui parcourent avec d’autres figures symboliques les vers du poète.

« Glorifier le culte des images (ma grande, mon unique, ma primitive passion) » : cette « fusée » de Baudelaire dans Mon cœur mis à nu sert d’exergue à la deuxième partie de l’exposition, « L’image fantôme ». Ces salles nous mènent de l’ailleurs exotique (les souvenirs et sensations du voyage de 41-42 jusqu’aux îles Maurice et de la Réunion ou la figure inspiratrice de Jeanne Duval, sa maîtresse métisse) au voyage final vers la mort, tellement présente dans l’œuvre. Les projets de gravures « au squelette » réalisées par Bracquemond pour le frontispice de la seconde édition de Les Fleurs du mal, finalement refusées par Baudelaire, sont montrés ici. L’engouement de Baudelaire pour les Eaux-fortes sur Paris de Charles Meryon (1821-1868), dont cinq sont accrochées, a participé à féconder les Tableaux parisiens dans Les Fleurs du mal, les Petits poèmes en prose (ou Le Spleen de Paris) et certains essais esthétiques. Une poétique de la ville où l’éruption de la ville moderne se heurte à la nostalgie du Paris d’avant les travaux d’Haussmann. Image fantôme, image mélancolique.

Pour les commissaires de l’exposition, la mélancolie baudelairienne émane essentiellement d’une « déchirure du moi » qui se donne à voir dans la troisième partie à travers la figure du dandy mais aussi le rire et la caricature. Sont enrôlés dans « la grande école de la mélancolie » les artistes admirés par le poète tout au long de sa vie, en tête desquels il place Chateaubriand, Gautier (portrait par Nadar) et Poe (portrait dessiné par Manet). On regrette le projet avorté d’illustration d’Edgar Poe (ses contes furent traduits par Baudelaire) par Alphonse Legros (1837-1911) dont l’exposition nous dévoile quatre gravures. Le poète, également essayiste exigeant et critique d’art, est en quête du « peintre de la vie moderne » et, malgré Eugène Delacroix, qu’il admire, et Édouard Manet, qu’il aime, c’est à Constantin Guys qu’il donne ce titre et consacre son célèbre essai de 1863 dans lequel le dandysme fait aussi l’objet d’un important chapitre. Actuellement, une exposition au musée d’Orsay rassemble les deux hommes (« Constantin Guys et Charles Baudelaire. Le peintre de la vie moderne », jusqu’au 25 janvier 2022). Par ailleurs, cette dernière partie évoque le « rire amer de l’homme vaincu, plein de sanglots et d’insultes » et « les extraordinaires luttes de moi-même contre moi-même », par le biais notamment de certaines estampes de Daumier et de Goya mais aussi le manuscrit autographe de Mon cœur mis à nu acquis en 1988 par la BnF présenté à proximité du célèbre portrait de Baudelaire par Courbet.

L’épilogue comme le prologue ne propose que des œuvres graphiques, et quelles œuvres ! Sans doute celles qui ont fait le plus pour la légende baudelairienne et sa populaire postérité, à savoir ses portraits photographiques par Nadar ou Carjat et ses autoportraits dessinés. Dix des premiers et quatre des seconds sont accrochés dans ce « cabinet des portraits » où l’on tombe sous le regard intense du poète qui semble chercher celui du spectateur… Dans ce regard, nous ressortons de l’exposition encore plus fasciné par Baudelaire !

Jean-Michel Masqué

Archives des expos à Paris
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Du 3 novembre 2021 au 13 février 2022
Bibliothèque nationale de France/François-Mitterrand (Paris, 13e)
Galerie 1, entrée rue Émile-Durkheim
Ouvert du mardi au samedi de 10 h à 19 h,
Le dimanche de 13h à 19h
Fermé le lundi et les jours fériés
Plein tarif : 9 €
Tél. 01 53 79 59 59
www.bnf.fr

Visuels : Charles Baudelaire, Autoportrait, vers 1860. Plume et crayon rouge. Paris, Bibliothèque de l’Institut, © RMN - Grand Palais (institut de France) / Gérard Blot I BnF, Paris, 2021.
Feuille d’épreuve corrigée de la page de titre de l’édition originale des « Fleurs du Mal », 1857. BnF, Réserve des livres rares. © BnF.
Charles Baudelaire, Fleurs du Mal. Dessin de Nadar, 1859. Réserve des livres rares, BnF © BnF.