Selon Léonard de Vinci, « les beautés et les laideurs se renforcent mutuellement ». Mais au fait, qu’est-ce qui est beau ? Beauté, et par là même laideur, son opposé extrême et indissociable, fascinent et questionnent depuis l’Antiquité, mais la perception que nous en avons a évolué au cours des siècles.
À Bruxelles, l’exposition Bellezza e Bruttezza explore la manière dont les artistes italiens et d’Europe du Nord aux XVe et XVIe siècle, tels Botticelli, Titien, Le Tintoret, Leonard de Vinci, Michel-Ange, Cranach l’Ancien, Massys, et bien d’autres encore, les ont représentées, chacun avec leur culture et leur sensibilité. Une rare occasion de voir réunies plus de 90 œuvres exceptionnelles, prêtées par des institutions muséales internationales.
Dans son traité De pictura (1435), l’Italien Léon Battista Alberti assigne aux peintres de son époque la mission de rechercher le beau qui, pour lui, repose sur un idéal « d’élégante harmonie », fondée sur les proportions et hérité de l’Antiquité gréco-romaine. Comme celle que Lorenzo di Credi et Jan Gossaert ont cherché à exprimer dans leur Venus ou Aphrodite qui ouvrent le parcours de l’exposition conçue par la commissaire Chiara Rabbi Bernard. La beauté est subjective souligne toutefois l’Allemand Albrecht Dürer, en 1528. On le voit dans l’art du portrait, avec les « belles », ces femmes aux visages embellis, idéalisés par Bellini, Raphaël, mais aussi Titien admiratif de la belle Giulia Gonzaga ou encore Botticelli inspirée par l’extrême beauté de Simonetta Vespucci, dont on ne sait si elle utilisait déjà les recettes mêlant thérapeutiques et cosmétiques largement diffusés durant le XVIe siècle.
À l’inverse, l’extrême laideur (considérée comme telle) ou des sujets à l’apparence extra-ordinaire (nains ou personnages à la pilosité excessive comme la famille Gonzales) ont suscité l’intérêt des artistes (Le Tintoret, Portrait de Scipion Clusone avec un page nain ; Anonyme, Portrait de Madeleine Gonzales, vers 1580).
Gagnant en complexité et en singularité, une autre représentation réaliste s’est répandue, s’intéressant davantage à la psychologie des personnages. Parmi les premiers à se détourner de la beauté canonique, Léonard de Vinci et Albrecht Dürer ont poussé la liberté de création jusqu’à la caricature, perçue comme une « belle laideur » (Vinci, Tête grotesque de femme de profil vers la gauche). Le parcours de l’exposition aligne une série de têtes monstrueuses, de corps disproportionnés et de scènes satiriques, grotesques ou grivoises dont nous régalent Massys, Zuccari, Metsys, Gltzius, Zuccari ou encore Passerotti par leur talent à tourner en dérision les vices et les faiblesses humaines, parfois aussi à susciter le « rire de supériorité » dont parle Platon en caricaturant fous, bouffons, marginaux, pauvres d’esprits, ivrognes...
À la Renaissance, l’association du beau et du laid se traduit aussi dans la représentation de « couples inégaux » : vilain vieillard et jolie jeune femme ou beau jeune homme et vieille femme (plus rare). La vieillesse étant synonyme de laideur. Quel que soit l’étrange tandem, une bourse est presque toujours au centre de ce jeu de l’amour vénal. Plusieurs exemples nous sont offerts dans l’exposition par Lucas Cranach l’Ancien, qui livra plus de quarante versions de ce thème populaire dans l’art et la littérature. Le parcours se clôt sur une admirable composition de Frans Floris de Vriendt représentant la belle Pomone, déesse romaine des fruits et des jardins qui s’est retirée au cœur d’un verger pour échapper à la concupiscence des hommes, mais qui se retrouve harcelée par Pan, le dieu des forêts, des bergers et des troupeaux, apparaissant ici comme une affreuse créature bestiale.
On sort ébloui de cette exposition qui associe chefs-d’œuvre d’artistes prestigieux et raretés.
Catherine Rigollet









