Qui peut résister à Cezanne, à ses paysages, portraits et natures mortes vibrants de lumière, à ses couleurs perçues par sa rétine affranchies du caractère naturaliste, à sa peinture d’une radicalité formelle, allant à l’essentiel comme s’arrêtant avec intuition juste avant une ultime touche qui aurait pu nuire à son état de perfection ? Un inachèvement à la radicalité inédite par son dépouillement qui fait naître l’abstraction, comme dans Le Jardin des Lauves (vers 1906, The Phillips Collection, Washington), peint quelques mois avant la mort de l’artiste. Peu de peintres ont produit autant « d’inachevés », faisant dire à certains que si Cezanne a renoncé à terminer ces œuvres c’est par peur de l’échec. Mais alors les auraient-ils gardées ?
Les artistes ne s’y sont pas trompés, qui ont été parmi les premiers à reconnaître la valeur de Paul Cezanne (1839-1906) et son rôle comme « père de l’art moderne ». Paul Gauguin le premier, qui acquiert six tableaux de Cezanne rencontré à Pontoise en 1882 par l’intermédiaire de Camille Pissarro, mais aussi Émile Bernard et Paul Signac, avant d’être propulsé sur la scène artistique grâce à l’audacieux marchand Ambroise Vollard, qui reconnut dans l’œuvre de Cezanne une expression capable de dépasser l’impressionnisme.
Dès lors, ils sont nombreux qui, de la fin du XIXe siècle à nos jours, ont trouvé dans son œuvre la liberté de réinventer leur propre peinture et de représenter le monde. Picasso, qui dira qu’il est « notre père à tous ». Max Beckmann, figure majeure de l’expressionnisme allemand, qui le considère « comme un génie ». « Dans ses tableaux, il a su inventer une nouvelle manière d’exprimer cette perception mystérieuse du monde qui avait inspiré Signorelli, Le Tintoret, Le Greco, Goya, Géricault et Delacroix avant lui ».
S’il est impossible de citer tous ceux qui ont vu la peinture du maître d’Aix se dévoiler comme une autre voie, comme quelque chose de radicalement différent de l’art auquel ils avaient eu accès jusque-là (Malevitch, Braque, Mondrian, Matisse, Hoffman, Mitchell, Giacometti, Hantaï, Mondrian, Poliakoff, Hockney, Zao- Wou-Ki, Soulages, Baselitz, Scully, Traquandi, Buraglio…), certains entreprenant même un pèlerinage sur les lieux de Cezanne, rares sont ceux qui le détestaient comme Salvador Dali et Francis Picabia.
Cette réception foisonnante est le fil rouge de l’exposition « Cezanne et nous », « ce nous des artistes, et ce nous, qui regardons » expliquent les commissaires pour justifier son titre. Au fil des 174 œuvres présentées dont 69 de Cezanne et 105 de 78 autres artistes qui se sont revendiqués de Cezanne ou ont été influencés par ses œuvres et son esprit, s’instaure un dialogue constant, plus thématique que chronologique.
Si sur 69 des tableaux de Cezanne présentés dans cette vaste exposition, nombreux sont bien connus car provenant des collections du musée d’Orsay, de l’Orangerie et du Centre Pompidou : Les Joueurs de cartes (entre 1890 et 1895 / Orsay), La Montagne Sainte Victoire (vers 1890 / Orsay), Portrait de Madame Cezanne (entre 1885 et 1895 / Orangerie), Le Rocher rouge (entre 1895 et 1900 / Orangerie) ou le Portrait d’Ambroise Vollard (1899 / Petit Palais), d’autres le sont moins, issus d’institutions étrangères ou de collections privées. Ouvrant le parcours à la scénographie agréablement aérée, c’est le cas du grand Baigneur (1885), prêté par le MOMA de New York, à la géométrisation et à l’aspect sculptural qui annoncent les nus cubistes. Réduire l’objet à des formes géométriques simples est l’une des leçons cezaniennes que Picasso intègrera très tôt. Comme la Russe Natalia Gontcharova avec sa Composition (1913-14) tout en cylindres et en pyramides évoquant la géométrisation en volumes que le peintre appliquait à ses paysages.
Belle découverte avec La Plaine de Saint-Ouen-L’Aumône vue des carrières du Chou (vers 1880). Ce rare tableau, brosser d’une juxtaposition de petites touches allongées, fut acheté par Paul Signac alors qu’il n’a que vingt ans. Il le conservera toute sa vie. C’est par ces mêmes petites touches de plus en plus orientées que Cezanne construira ses innombrables vues de la montagne Sainte-Victoire. Jusqu’à ne plus peindre à la fin de ses jours que l’épure de ce relief sacralisé, laissant des zones sans couleur dans sa toile, s’éloignant de l’impressionnisme, tendant vers une abstraction chromatique. La découverte par George Braque de cette méthode du maître d’Aix sera décisive pour lui.
Bien évidemment, si l’héritage cezannien est large et divers, il ne dessine pas une continuité. Les artistes du second XXe siècle ne partagent ni les mêmes usages de Cezanne ni les mêmes conceptions de la peinture. Mais son œuvre constitue néanmoins une source commune, jusqu’aux radicalités contemporaines. Cette passionnante exposition aux confrontations parfois surprenantes nous fait aussi redécouvrir Cezanne, à travers le regard des autres artistes.
Catherine Rigollet











