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Expo en France

Djamel Tatah. Peintre de la solitude humaine

Il n’est pas forcément aisé d’entrer dans l’univers de Djamel Tatah (né en 1959) même si ses tableaux d’une couleur vive et unie captent le regard et si, au musée Fabre de Montpellier qui lui consacre une exposition monographique, ses douze tableaux (Sans titre, 2005, 220 x 160 cm chacun) d’un personnage quasi identique accompagnent le visiteur dans le Hall Buren comme une haie d’honneur vers l’entrée des salles de l’exposition temporaire…
D’emblée, le principe répétitif de Tatah, un de ses principes de composition majeurs, nous interroge. Ce qu’il en dit ne nous éclaire pas tout à fait : « Pourquoi ce personnage est-il répété plusieurs fois ? C’est pour accentuer l’idée. Comme dans la musique répétitive, cela devient progressivement lancinant. Mais c’est une fausse répétition. Tout se passe dans les nuances. »
On remarque aussi que ce jeune personnage douze fois répété baisse la tête, une attitude que l’on retrouve souvent chez les personnages de Tatah. La quatrième des cinq grandes sections de cette exposition, que les commissaires Michel Hilaire et Maud Marron-Wojewodzki, en étroite collaboration avec Tatah, ont voulu comme un dévoilement du travail et des problématiques du peintre plutôt que comme une rétrospective, est justement consacrée aux « Répétitions ». Les autres sections s’intitulent « Aux origines de la peinture », « En suspens », « Le théâtre du silence » et « Présences ». Dans le sas avant la première section, un film documentaire de quatorze minutes révèle les sources et la méthode de travail de Tatah (notamment sa banque d’images numérisées dont il se sert pour inventer ses personnages sur la toile) que l’on suit dans son atelier montpelliérain et dans les espaces du musée. On conseille de s’y arrêter en entrant ou en sortant de l’exposition pour saisir un peu mieux les ressorts de la démarche de Tatah.

On aura compris que la peinture de Tatah, à travers ses différentes thématiques, associe en général des fonds de couleur monochrome et des personnages sombres et souvent hiératiques. Des solitudes hors de tout contexte (très peu de titres pour les tableaux de Tatah), des êtres isolés, interdits, sinon perdus, dans des champs de couleur pure. Cet univers épuré et désolé peut inquiéter tout autant que donner envie de se confronter à son énigme, d’y déchiffrer un sens implicite. Tatah en dit plus : « Ma peinture est silencieuse. Imposer le silence face au bruit du monde, c’est en quelque sorte adopter une position politique. Cela incite à prendre du recul et à observer attentivement notre rapport aux autres et à la société », ou encore, « un tableau doit être un espace en soi, et en même temps investir l’espace dans lequel il est installé. »

Ses personnages, voués à « errer hors du temps dans un espace indéfini », selon les mots d’un critique d’art, nous font face plus qu’ils nous accueillent, souvent la tête baissée ou le regard dans le vide. Leur nom est personne et ils n’ont pas grand-chose à raconter. Certains tombent ou s’envolent, « en suspens », des anges, des damnés, d’autres gisent, endormis ou morts (Sans titre, 2010, dix fois la même tête jamais de face selon dix angles différents). Le silence de Tatah n’est pas léger ou reposant ; il est pesant, inquiétant même, un silence entre fureur rentrée et mystère suggéré. Il faut faire preuve d’une grande attention pour regarder les tableaux de Tatah, s’imprégner de silence et d’immobilité pour ne pas glisser sur la sobriété de sa peinture, au risque de trouver trop lisses ces immenses toiles muettes d’apparence, au contraire tendues d’une force hypnotique.

Il faut s’arrêter et scruter, ce qui n’est plus forcément de mise dans les visites aujourd’hui trop souvent expéditives des expositions et musées… « Vivre le silence » n’est pas toujours évident ! « J’essaie de peindre la présence, la solitude des êtres humains pris dans la tragédie, indique encore Tatah dans le catalogue qui constitue un complément indispensable à qui veut approfondir sa connaissance de l’artiste (éditions Snoeck et musée Fabre, 39€). Je cherche à toucher ce qu’est être un humain dans un monde où la violence est toujours là et se répète. Je n’ai pas l’impression qu’il y ait eu un jour un monde en paix. On dirait que l’humanité est assignée à la souffrance […] d’amener le spectateur à se poser la question de la violence dans le monde sans être démonstratif, sans agresser l’autre, seulement en lui donnant l’espace et le temps de toucher cette réalité… Je cherche à créer une ambiance, un silence méditatif où des questions peuvent apparaître. »

Jean-Michel Masqué

Visuels : Djamel, TATAH, Sans titre, 2019, lés gravés et peints recto verso sur toile varia ignifugée M1, ensemble de 4 lés de 740 x 150 cm chacun, collection de l’artiste. Michael Woolworth Publications, Paris. © Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole - photographie Frédéric Jaulmes / © Adagp, Paris, 2022.
Djamel TATAH, Sans titre, 2016, huile et cire sur toile, diptyque, 250 x 400 cm, collection de l’artiste. © Jean-Louis Losi / © Adagp, Paris, 2022.
Djamel TATAH, Sans titre, 1992, huile et cire sur toile et bois, 128 x 199 cm Paris, Collection Frac Île-de-France, inv. 93.302. Photo : Georges Poncet / © Adagp, Paris, 2022.
Djamel TATAH, Sans titre, 2011, huile et cire sur toile, 200 x 250 cm, collection privée, France. © Jean-Louis Losi / © Adagp, Paris, 2022.
Djamel TATAH, Sans titre, 2018, huile et cire sur toile, 160 x 100 cm, collection de l’artiste. © Franck Couvreur / © Adagp, Paris, 2022.

- La Fondation Maeght lui avait consacré une importante monographie rétrospective en 2013-2014. En savoir plus.

Archives des expos en France
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Du 10 décembre 2022 au 16 avril 2023
Musée Fabre
39, bd Bonne Nouvelle - Montpellier (34)
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
Plein tarif : 12 €
04 67 14 83 00
https://museefabre.montpellier3m.fr/