Sombre, expressionniste, anguleux, aussi incisif qu’onirique, l’art de l’artiste belge Frans Masereel (1889-1972) fait l’objet d’une belle redécouverte à la Cité de l’image à Épinal. Fou de dessin, formé à l’École du livre de Gand et passé maître de la gravure sur bois après avoir été biberonné à l’art des anciens tels Brueghel et Dürer, ses œuvres en noir et blanc traduisent, après l’horreur de la Grande Guerre, ses combats d’humaniste et pacifiste militant « pour la paix entre les hommes, le bon droit et la justice humaine ».
Dans un style qui rappelle celui de son ami George Grosz, elles témoignent aussi de ses autres thèmes de prédilection : la ville dévoreuse d’hommes, la lutte des classes et l’incommunicabilité entre les deux sexes avec une femme -déesse ou démon- omniprésente dans ses compositions construites comme des récits en images sans paroles. Après son tout premier : 25 Images de la passion d’un homme (1918), d’autres suivront comme Un fait divers, une bande dessinée en huit images évoquant une femme séduite, abusée, abandonnée et qui se jette d’un pont.
À côté de ses gravures sur bois, indépendantes ou illustrant de nombreux livres, tels ceux de ses amis Stefan Zweig ou Romain Rolland (il fondera même les Éditions du Sablier avec le poète René Arcos) ; les œuvres les plus célèbres de ce fin observateur du monde qui l’entoure, on découvre ses dessins au crayon, fusain ou encre de Chine réalisés pour la presse satirique ou d’actualité (comme le journal suisse La Feuille pour lequel il produira près de 900 dessins). Tranchant avec son œuvre au noir, ses grandes aquarelles colorées des années 1920 illustrent avec une touche pleine de vivacité les nuits parisiennes avec ses bars et ses bas-fonds, dans des cadrages de cinéma muet. Un 7e art en pleine ascension qui inspira Masereel au point de travailler sur plusieurs scénarios avec Romain Rolland ou Abel Gance. Il eut plus de succès avec le théâtre, dessinant notamment costumes et décors pour une pièce montée par Georges Pitoëff, et avec les arts décoratifs, réalisant des décors de vases, cartons de vitraux, tapisserie, compositions murales en mosaïques.
Cette rare rétrospective qui révèle la richesse formelle et signifiante de l’art de Frans Masereel trouve parfaitement sa place au musée de l’Image d’Épinal dont l’artiste possédait par ailleurs des planches.
L’occasion de découvrir le parcours permanent de ce musée qui conserve une collection de plus de 100 000 images en feuille, colorées et narratives, dites « images populaires ». Imprimées à partir du 17e siècle dans plusieurs villes de France, elles vont prendre l’appellation d’images d’Épinal au 18e siècle avec l’essor de l’imprimeur local Jean-Charles Pellerin créé en 2003. Éditées en nombre grâce à l’estampage, diffusées par des colporteurs, ces images sur une seule feuille représentent des scènes religieuses, historiques, de propagande ou de la vie quotidienne, puis des abécédaires, des petits contes pour enfants, des jeux comme celui de l’Oie et des planches avec des silhouettes à colorier ou à découper. Une imagerie traditionnelle -produite également par d’autres pays- qui sera vite concurrencée par d’autres médias.
Catherine Rigollet










