Gustave Fayet, collectionneur des icônes de l’art moderne

À l’instar de Sergueï Chtchoukine, des frères Mikhaïl et Ivan Morozov, de Samuel Courtault…Gustave Fayet (1865-1925) est un collectionneur passionné, un mécène qui soutient les artistes, un acteur essentiel de la modernité à la Belle Époque pour qui collectionner et créer sont intimement liés. Outre des pièces maîtresses de sa collection, cette superbe exposition à la fondation Vuitton nous fait découvrir un homme dont l’art irrigue tous les aspects de sa vie. Non seulement il peint à l’huile et à l’aquarelle dans une veine postimpressionniste avec un penchant pour les paysages du Sud et pour les motifs floraux, mais il s’adonne à la céramique, crée un atelier avec le sculpteur Louis Paul et fonde une manufacture de tapis, l’Atelier de la Dauphine, qui reçoit les commandes de figures aussi influentes que Jacques Doucet ou Jeanne Lanvin.

Le collectionneur

Né dans une famille aisée de propriétaires viticoles et négociants de Béziers, Gustave Fayet grandit dans un milieu cultivé où il s’éveille très tôt à l’art. À 20 ans, il fait l’acquisition de sa première œuvre, La promenade dans le parc, d’Adolphe Monticelli, artiste admiré par son père et son oncle, peintres amateurs eux-aussi. C’est d’abord l’impressionnisme qui attire le collectionneur en herbe. Il fréquente les galeries, les salles de vente, forme son œil. Puis face à la hausse des prix, il se tourne vers les artistes de sa génération, les néo-impressionnistes, les nabis, puis les fauves.
En moins d’une décennie, de 1899 à 1908, il constitue une collection de plus de 750 œuvres majeures d’art moderne (hors estampes). On ne compte pas moins de 128 Odilon Redon dont il est un fervent amateur, disant de lui : « Il fit éclore en moi la notion de spirituel. » Mais aussi près de 200 Gauguin dont Le Christ jaune acquis en 1904 est la pièce maîtresse. Le parcourt de l’exposition met aussi en évidence son admiration pour Van Gogh. Il en achète 16, privilégiant les œuvres peintes en Provence entre 1888 et 1890 dont le célébrissime Autoportrait à l’oreille bandée et à la pipe, jamais exposé en France depuis 1937 et qui trône dans une salle dédiée, dans une grande alcôve vitrée telle la Joconde. À ceux-là s’ajoutent : 11 Cézanne (dont le sublime Grand pin), 40 Bonnard, 26 Matisse. Et encore des Degas, Toulouse-Lautrec, Renoir, Morisot, Marquet, Van Dongen. Il les expose dans son appartement parisien du 51 rue Bellechasse et dans ses différentes demeures, souvent à touche-touche sur les murs.
Pour Fayet : « ce n’est pas posséder qui fait le bonheur, c’est acquérir ». Il procède à de nombreux échanges, se lasse parfois très vite de certaines acquisitions, comme lorsqu’il achète onze Matisse de jeunesse à la galerie Druet en 1906, avant de s’en séparer quelques mois après. La démarche était-elle spéculative, les œuvres d’insuffisantes qualité à ses yeux…Il revend aussi des tableaux pour financer d’autres acquisitions, comme le château d’Igny dans la vallée de la Bièvre qu’il fait décorer par les meilleurs décorateurs de l’époque, Louis Süe, André Mare et André Groult. Son acquisition la plus impressionnante est en 1908 l’abbaye cistercienne de Fontfroide (XIIe siècle) près de Narbonne. Elle est en ruine, il l’a fait entièrement restaurer et la transformer en « œuvre d’art totale ». Pour la bibliothèque, il commande trois immenses toiles à Odilon Redon : Le Jour, La Nuit et Le Silence, qui ont exceptionnellement quitté leur écrin d’origine pour être exposées à Paris, mises en scène dans un décor évoquant ceux de l’abbaye. Après l’achat de Fontfroide, Fayet cesse peu à peu de collectionner pour jouir des quelque 250 œuvres qu’il a conservées et se consacrer à ses propres créations et entreprises.
Il n’aura pas le temps de transmettre. À sa mort prématurée en 1925, à l’âge de 60 ans, son incroyable collection est dispersée dans les plus grandes collections publiques et privées internationales, plongeant son nom dans l’oubli. Grâce à des prêts venant du monde entier, la Fondation Vuitton, qui avait déjà présenté certaines œuvres de la collection Fayet dans les précédentes expositions « Icônes de l’art moderne », a pu réunir plus de 250 pièces de cette extraordinaire collection.

Fayet créateur-décorateur-entrepreneur

L’autre versant de cette inédite exposition retrace aussi le Fayet créateur aux multiples facettes. Le peintre, le musicien fan de Wagner, le commissaire d’expositions, le conservateur du musée de Béziers qui porte aujourd’hui son nom, l’amateur de jardins qu’il aménage dans ses différentes propriétés, faisant de la nature une source d’inspiration majeure qu’il déploie sur ses toiles, céramiques, tapis, papiers peints, tissus aux influences japonisantes, buvards et livres illustrés…Pour illustrer ce propos évoqué dès l’ouverture du parcours de l’exposition, 374 créations de Gustave Fayet sont présentées au dernier niveau de la Fondation. Dont 55 céramiques, 90 aquarelles sur papier buvard, 15 peintures, pastels et gouaches, une remarquable série d’encre de Chine inspirées du trait de crayon de Van Gogh, des mises en carte et des tapis. De nombreuses photographies et décors font revivre l’univers hors norme de ce fascinant personnage, un homme qui « a tout fait avec art » comme le soulignait son ami l’écrivain et poète André Suarès. Une belle épitaphe.

Catherine Rigollet

Archives expo à Paris

Infos pratiques

Du 9 octobre au 8 mars 2027
Commissaire générale Sylvie Patry
Fondation Louis Vuitton
8, avenue du Mahatma Gandhi - Bois de Boulogne 75116
Tous les jours, sauf mardi 11h-20h
Samedi et dimanche 10h-20h
(tous les jours durant les vacances scolaires)
Tarif plein : 18€
www.fondationlouisvuitton.fr


Visuels :

– Odilon Redon, Le Char d’Apollon, 1905. Huile sur bois. Acheté à une date inconnue. Neuss, Clemens Sels Museum Neuss. Resté en la possession de G. Fayet toute sa vie.
Photo L’Agora des Arts

– Vincent van Gogh, Autoportrait à l’oreille bandée et à la pipe, janvier 1889. Huile sur toile. Collection particulière. Acheté le 21 mars 1902. Resté en la possession de G. Fayet toute sa vie. Photo L’Agora des Arts

– Paul Gauguin, Le Christ jaune, 1889. Huile sur toile, 92,07 x 73,34 cm ; Collection Buffalo AKG Art Museum. Acheté par G. Fayet en mai 1904, resté en sa possession toute sa vie.
Photo L’Agora des Arts

– Paul Cézanne, Le grand pin, 1887-1889. Huile sur toile, 85,5 x 92,5 cm. Sao-Paulo, Museu de Arte. Acquis par G. Fayet le 21 février 1901 auprès d’Ambroise Vollard. Vendu par G. Fayet le 27 mai 1910 à Charles Pascquement par l’intermédiaire d’Eugène Druet. Photo L’Agora des Arts

– Gustave Fayet, Autoportrait, 1901. Gouache sur papier, 73 x 50 cm. Collection particulière.

– Gustave Fayet, Les Arbres rouges, 1900-1901. Huile sur toile. Collection particulière. Photo L’Agora des Arts

– Gustave Fayet, Louis Paul, Vases, 1896-1904. Grès émaillé. Collection particulière. Photo : © Fondation Louis Vuitton / Nicolas Matheus

– Le salon de la famille Fayet au 51 rue Bellechasse, Paris. Photographie d’Eugène Druet, 1906. Archives Fayet. Photo dans l’expo.

– Vue de l’exposition, objets et décor à l’abbaye de Fontfroide. Photo L’Agora des Arts