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« Une sélection des meilleures expositions à voir actuellement à Paris et en Ile de France »

Expo à Paris

Gustave Moreau, interprète des Fables de La Fontaine

Depuis la parution entre 1668 et 1694 des Fables de La Fontaine, de nombreux illustrateurs ont magnifié ce monument des lettres françaises, Chauveau, Oudry, Grandville, Doré, Rabier, Chagall, Lurçat… Le symboliste Gustave Moreau (1826-1898) n’a jamais fait partie des plus connus de ces illustrateurs. Il faut dire que les soixante-quatre aquarelles que l’artiste a réalisées entre 1879 et 1884 pour illustrer les Fables à la demande de son admirateur et collectionneur Antony Roux (1833-1913) n’ont pas été montrées au public depuis 1906 ! Dès la mort de Roux en 1913, de vente en vente, ces aquarelles n’ont jamais quitté le domaine privé. Cela pour souligner le côté exceptionnel que revêt l’exposition qui a commencé fin octobre au musée national Gustave Moreau, situé à l’emplacement du logement et des ateliers du peintre au cœur du quartier parisien dit de la Nouvelle Athènes. De surcroît, au grand dam de la commissaire et directrice du musée Marie-Cécile Forest, cette exposition a été reportée trois fois en raison de la pandémie !

Pour cette exposition-événement, trente-cinq aquarelles originales (encadrées de noir) sont accrochées, les autres spoliées lors de la Seconde guerre, voire détruites, étant remplacées par des études et dessins préparatoires (encadrés de doré), au plus proche des photographies en noir et blanc des œuvres manquantes. Les œuvres sont accrochées dans les ateliers des deuxième et troisième étages du musée sur des cimaises spécialement installées pour l’exposition, ce qui n’empêche pas qu’elles soient entourées d’œuvres de la collection permanente, à proximité même du « meuble aux aquarelles » du troisième étage. Cette « confrontation » souligne encore plus le contraste entre un Moreau illustrateur des Fables qui fait dans le naturalisme, à la fois peintre animalier et paysagiste, et un Moreau peintre d’histoire, peintre mystique de sujets mythologiques ou bibliques.

« Les Fables sont une heureuse parenthèse dans l’océan de son œuvre, souligne Marie-Cécile Forest dans le somptueux catalogue (éd. In Fine, 39 €) qui complète l’exposition. La clarté du coloris, l’intérêt pour la nature qui n’est peut-être pas sans lien avec les expositions des impressionnistes à la même époque, la poésie qui s’en dégage montrent un Gustave Moreau au sommet de son art. » En effet, les couleurs éclatent dans un chatoiement prononcé (Le Songe d’un habitant du Mogol, La Souris métamorphosée en fille, Le Lion et le Moucheron, La Tête et la Queue du Serpent, etc). Ce qui fit joliment écrire au critique d’art Charles Blanc, découvrant les aquarelles lors de leur première présentation en 1881, qu’on se croirait « en présence d’un artiste illuminé qui aurait été joaillier avant d’être peintre et qui, s’étant adonné à l’ivresse de la couleur, aurait broyé des rubis, des saphirs, des émeraudes, des topazes, des opales, des perles et des nacres, pour s’en faire une palette. »

Influences flamandes, orientalistes (mais La Fontaine lui-même n’a-t-il pas emprunté au fabuliste et brahmane indien Pilpay ?), allusions à Watteau (Un animal dans la lune), Moreau multiplie ses sources d’inspiration tout en conservant sa précision habituelle dans les ornements, les objets et les décors (incroyable Le Rat de ville et le Rat des champs !). « J’ai cherché comme je vous le disais à les varier toutes par le style, le ton et l’exécution de façon à ce que présentées ensemble on puisse y trouver une certaine variété d’aspect », écrivit Gustave Moreau à son commanditaire Antony Roux. Outre ce festin de couleurs, l’artiste a particulièrement soigné cadrages et mises en scène qui font l’originalité de cette série et de Moreau plus un interprète qu’un simple illustrateur des Fables. Et si ces aquarelles rejoignent bientôt leur collection privée pour plus d’un siècle, on ne peut qu’encourager vivement l’amateur d’art et de fables à visiter cette exposition rare !

Jean-Michel Masqué

Visuels : Gustave Moreau (1826-1898), Les Grenouilles qui demandent un Roi, 1884. Aquarelle, dim. 32 × 20,7 cm. Collection particulière © Jean-Yves Lacôte.
Gustave Moreau (1826-1898), Le Rat de ville et le Rat des champs, 1881. Aquarelle, dim. 30,7 × 23,4 cm. Collection particulière © Jean-Yves Lacôte.
Gustave Moreau, L’Éléphant Bangkok du Jardin des Plantes (Étude préparatoire pour Le Rat et l’Éléphant), 1881. Graphite sur papier-calque contrecollé, dim. 30 × 19 cm. Paris, musée Gustave Moreau, Des. 1097 © RMN-GP / René-Gabriel Ojéda.

Archives des expos à Paris
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Du 27 octobre 2021 au 28 février 2022
Musée national Gustave Moreau
14, rue de La Rochefoucauld (Paris, 9e)
Tous les jours sauf mardi, de 10h à 18h
Plein tarif : 9 €
Tél. 01 83 62 78 72
www.musee-moreau.fr