Salomé. Henner et Moreau face au mythe

Simplement évoquée comme « fille de Hérodiade » par les évangélistes Marc et Mathieu dans leur narration de la décapitation de Jean-Baptiste, Salomé devint au XIXe siècle dans les arts une figure symbolique, fascinant notamment de nombreux auteurs de Heine à Apollinaire en passant par Flaubert, Huysmans, Laforgue, Wilde ou Mallarmé. L’envoûtement de sa danse à l’origine de la décollation du Baptiste a suscité aussi de nombreuses interprétations picturales, à commencer par celles de Gustave Moreau (1826-1898) et de Jean-Jacques Henner (1829-1905).

C’est ce que nous invite à voir cette nouvelle exposition-dossier (c’est-à-dire une exposition de petit format n’occupant que deux salles du musée, une de peinture et une de dessins et croquis préparatoires) du musée Henner qui réunit pour la première fois des œuvres des deux peintres autour d’une même thématique alors que les deux musées nationaux sont réunis au sein du même établissement public depuis 2017 (mais dans deux lieux distincts, l’atelier-musée Gustave Moreau également ouvert à la visite.)

Le prétexte premier de cette exposition est l’acquisition en 2024 par le musée Henner, sous la forme d’un financement participatif, d’une Salomé. Variante tardive, 1904 du Hérodiade de 1887, tableau aujourd’hui non localisé mais dont la Grande étude préparatoire (huile et fusain sur papier marouflé sur toile) est une des pièces emblématiques du musée.
Si les deux peintres sont rassemblés ici, leur vision de Salomé et de sa terrible histoire ne se ressemble pas du tout. Avec Moreau, qui dévoile ce nouveau personnage de son imaginaire au Salon de 1876 où il présente à la fois le tableau Salomé, aujourd’hui conservé à Los Angeles (The Armand Hammer Collection), et l’aquarelle L’Apparition (musée du Louvre), la fille de Hérodiade semble une apparition féerique, fantasme ou rêve, une svelte jeune femme brillamment parée qui provoque trouble et tentation. Le caractère fantastique, voire sacré, de l’interprétation de Moreau se voit renforcé dans L’Apparition par la tête de Jean-Baptiste flottante et rayonnante. Le décor n’a pas plus de fondement archéologique ou historique qui mêle des signes antiques, médiévaux et orientaux.

Salomé est le mythe de la femme fatale version Gustave Moreau. « Parmi les sujets favoris de Moreau, écrit Emmanuelle Macé, chargée d’études documentaires au musée Gustave Moreau dans le catalogue (« Salomé. Henner et Moreau face au mythe », édition Musées nationaux Jean-Jacques Henner et Gustave Moreau, 12 €, p.38.), Salomé occupe une place centrale. À la fois fascinante et inquiétante, cette femme devient, selon les variantes, princesse, divinité, séductrice ou muse, mais reste toujours, pour le peintre d’histoire, cette figure rêvée évoluant dans un univers intemporel qui lui est propre. »

Moins de fantasme chez Henner qui commence son interprétation de l’épisode biblique par une Tête de saint Jean-Baptiste reposant sur son plateau en 1877 : réponse aux deux Salomé de Moreau de l’année précédente ? On pourrait le croire puisque le modèle pour la tête du saint est celui de Charles Hayem, connu comme le mécène de Moreau ! Ses Salomé, détachées du contexte historique, ne s’embarrassent pas de bijoux ou de décors somptueux, mais troublantes aussi, charnelles et puissantes, elles fixent le spectateur d’un regard sombre et profond qui pourrait bien le déstabiliser par ses intentions insondables… Les couleurs de la robe de Salomé, rouge pour le tableau perdu Hérodiade, sa grande étude préparatoire et la variante de 1904, bleu pour la Salomé de 1892, subliment le personnage et signent le talent de celui qui était alors surnommé « le maître » ou « le magicien » de la couleur (avec le rouge et le roux comme couleurs favorites). Dans le catalogue (p.79), Marie Vancostenoble, assistante de conservation et régie des œuvres au musée Jean-Jacques Henner, écrit : « Au seul moyen de la peinture, inspirer un sentiment plus qu’illustrer un événement, cristalliser sous une nouvelle forme les recherches de sa quête plastique, qui prend pour thème la Femme, dans tout son mystère et sa sensualité. »

Cette petite exposition-dossier vaut assurément le détour, d’autant qu’elle sera accompagnée d’une programmation artistique variée et qu’il est toujours agréable de flâner dans ce musée Jean-Jacques Henner au charme nostalgique.

Jean-Michel Masqué

Archives expo à Paris

Infos pratiques

Du 18 février au 22 juin 2026
Musée national Jean-Jacques Henner
43, Avenue de Villiers (Paris, 17e)
Tous les jours sauf mardi de 11h à 18h
Plein tarif : 8 €
https://musee-henner.fr/


Visuels :

 Jean-Jacques Henner, Salomé, vers 1892. Huile sur toile. Collection particulière © Isabelle de Lannoy.

 Gustave Moreau, Salomé dansant, dite aussi « Salomé tatouée », vers 1874. Huile sur toile. Paris, musée Gustave Moreau © GrandPalaisRmn / René-Gabriel Ojeda.

 Jean-Jacques Henner, Salomé, variante tardive, 1904. Huile sur toile, Paris, musée national- Jean-Jacques Henner. © Jean-Yves Lacôte.

 Gustave Moreau, Salomé, après 1872. Huile sur toile. Paris, musée Gustave Moreau © GrandPalaisRmn / Christian Jean.