Ne l’appelez plus jamais le « Douanier Rousseau » ! Rompant avec cette appellation volontiers condescendante, laissant entendre qu’Henri Rousseau (1844-1910), surnommé le Douanier par Alfred Jarry pour son emploi de fonctionnaire dans les services de l’octroi à Paris n’aurait été qu’un peintre du dimanche, le musée de l’Orangerie à Paris rend hommage à son parcours artistique. Il met magnifiquement en évidence, dans une exposition d’une cinquantaine d’œuvres, l’art de la composition et des couleurs, la modernité des « portraits-paysages » et l’inventivité de cet artiste autodidacte qui, avec la rage de peindre et d’être reconnu, s’est formé en copiant les maîtres au Louvre, se plongeant totalement dans la peinture à l’âge de 49 ans en prenant sa retraite de l’octroi.
Ses pairs déjà ne s’étaient pas trompés sur le talent de cet artiste déroutant à la peinture pas si naïve. Tels de son vivant, Guillaume Apollinaire, Robert Delaunay ou Pablo Picasso qui achètera plusieurs tableaux, dont l’imposant Portrait de femme (1895). Puis, après sa mort, des poètes de dada et du surréalisme, dont Tristan Tzara et André Breton. Mais surtout de grands collectionneurs et marchands avisés. À commencer par Paul Guillaume (dont la collection constitue le cœur du musée de l’Orangerie) qui posséda jusqu’à cinquante œuvres de l’artiste et en fit acheter dix-huit au collectionneur américain Albert Barnes. C’est d’ailleurs grâce à une coopération inédite avec la Fondation Barnes de Philadelphie, que l’exposition accueille neuf œuvres qui n’avaient jamais été prêtées ; les statuts de la fondation -récemment modifiés- le permettant désormais.
Organisé en six sections, le parcours -non chronologique- révèle d’emblée l’ambition de la peinture de ce natif de Laval (Mayenne) qui loue son premier atelier à Paris en 1885, travaillant seul « sans autre maître que la nature, et quelques conseils reçus de Gérôme et de Clément », envoyant dès 1886 un tableau au Salon des Indépendants.
Rousseau se cherche, varie genres et formats. Portraits de proches, vues pittoresques peintes en plein air (Vue du Pont de Grenelle, 1892), natures mortes, peinture d’histoire ou allégorique comme son iconique toile La Guerre (1894). Marqué par la guerre franco-prusienne (1870) et la Commune de Paris (1871), il y dénonce les ravages dans cette grande toile impressionnante où une cavalière à l’allure enfantine, épée au poing, survole un champ de cadavres attaqués par des corbeaux.
Mais déjà le goût de Rousseau pour représenter la nature, les animaux et l’originalité de ses compositions de jungle émergent. Sans avoir jamais quitté la France, mais puisant aux sources d’une imagerie exotique populaire diffusée par les Expositions universelles et à l’observation des animaux naturalisés du Museum d’Histoire naturelle, il peint des décors de végétation luxuriante, au cadrage serré. Il y glisse des petits personnages ou des batailles d’animaux sauvages (Combat de tigre et de buffle, 1908). Qu’importe si certaines critiques s’émeuvent des proportions irréalistes entre feuillage et figures, Rousseau a non seulement trouvé son style, bien à lui, mais une iconographie d’une émouvante fraicheur qui plait au public.
La dernière section met en lumière trois tableaux « manifestes » de Rousseau, considérés comme chefs-d’œuvre par leur originalité, leur caractère unique dans son œuvre. La Bohémienne endormie, 1897 (MoMa, New York) montre un lion semblant renifler une rêveuse endormie au clair de lune dans un paysage désertique qui fit l’admiration du poète Jean Cocteau et des surréalistes. Mauvaise surprise, 1899-1901 (Fondation Barnes) est aussi complexe à déchiffrer avec cette baigneuse nue, levant ses paumes de mains (sales) en signe de reddition face à un ours aux griffes acérées, sur lequel un chasseur se tenant dans l’ombre vient de tirer. Réalisée à la demande de la mère de l’artiste Robert Delaunay, l’iconique Charmeuse de serpents, 1907, convoque les références à l’orientalisme et à l’iconographie du jardin d’Éden. Acquise par Jacques Doucet qui en fit don au musée du Louvre en 1936 (aujourd’hui à Orsay), c’est la première œuvre de Rousseau à entrer dans les collections nationales françaises. D’autres suivront et de nombreuses expositions à Paris, New York, Prague, Bâle, Bilbao…L’ambition de la peinture de Rousseau a payé et son réalisme magique continue de nous régaler et de nous faire voyager.
Catherine Rigollet












