Hilma af Klint. Les peintures du Temple (1906-1915)

Artiste suédoise née à Stockholm, Hilma af Klint (1862-1944) a développé un langage pictural abstrait dès 1906, et donc bien avant Vassily Kandinsky, Piet Mondrian, Kazimir Malevitch, ou Frantiseck Kupka que l’on considère aujourd’hui comme les inventeurs de l’abstraction. N’ayant jamais voulu montrer ses œuvres abstraites à ses contemporains de son vivant, stipulant dans son testament que son œuvre abstraite ne devra être dévoilée au public que vingt ans après sa mort, il faudra attendre 1986 et l’exposition The Spiritual in Art à Los Angeles pour que son œuvre soit enfin révélée au grand public. Soit près de 40 ans après son décès dans un accident de la route à l’âge de 82 ans.

Très douée, Hilma af Klint prend, très jeune, des cours de peinture et est admise à l’Académie des Beaux-Arts de Stockholm. Une exception à cette époque, surtout en étant issue d’une famille d’aristocrates conservateurs et un milieu d’officiers de la marine. Elle se spécialise dans un premier temps dans le paysage naturaliste et la peinture de portrait. Tout en continuant à peindre des paysages traditionnels inspirés par le cadre bucolique de ses étés passés dans le manoir familial sur l’Ile d’Adelsö du lac Mälar, elle s’intéresse au paranormal et à la quête de spiritualité à travers l’art. Fascinée par les fantômes et les esprits, Hilma af Klint rejoint « De fem » (“Les Cinq”), un groupe ésotérique de femmes (Anna Cassel, Cornelia Cederberg, Sigrid Hedman, Mathilda Nilsson et Hilma) qui s’adonne à des séances de spiritisme…très mal perçu par l’austère protestantisme suédois, tout comme son statut de femme libre, célibataire, sans enfant, vivant avec des femmes. Elle va donc mener une double vie artistique. Si elle expose ses toiles naturalistes, elle cache les œuvres abstraites.
En 1906 (elle a 44 ans) l’un de ces esprits lui ordonne de peindre une série de tableaux : The Painting for the Temple. La jeune femme se lance dans une production effrénée de tableaux d’un genre inédit. Une peinture qui supprime toute référence au réel, constituée de formes biomorphiques abstraites, habitée par les esprits supérieurs qui s’expriment à travers elle en guidant sa main sur la toile (comme le feront les artistes surréalistes avec l’écriture automatique). La série The Paintings of the Temple lui prendra près d’une dizaine d’années et totalise 193 toiles.

Rendre visible l’invisible

Sa rencontre avec Rudolf Steiner (1861-1925), l’un des fondateurs de la société anthroposophique – courant ésotérique qui emprunte autant au bouddhisme qu’à l’hindouisme et au christianisme- modifie sa façon de peindre. Désormais, elle seule est maîtresse de sa main qui mélange les formes florales, géométriques et biomorphiques avec des lettres et des mots inventés et dans des couleurs éclatantes. Steiner n’aime pas et lui déconseille de montrer son nouveau travail qui pourrait être mal accueilli. Trop abstrait. Trop révolutionnaire.
Le débat sur l’abstraction dans l’art a pourtant commencé dans les ateliers d’artistes. Kandinsky exécute sa première Aquarelle abstraite en 1910. Malevitch avec son Carré noir sur fond blanc (1913) donne bientôt un nom, et un manifeste à une tendance nouvelle : le suprématisme ; tandis que Robert Delaunay produit ses premiers disques au « cubisme orphique », selon l’expression d’Apollinaire. Hilma af Klint restera en dehors de cette révolution picturale, rêvant qu’un jour un « temple » accueille ses œuvres. Au total quelque 1600 peintures et 124 carnets contenant 26 000 pages manuscrites.

Après d’importantes expositions en Angleterre à la Tate, à New York au Guggenheim, et bien évidemment en Suède au Moderna Museet de Malmö en 2021 puis celui de Stockholm en 2023 -où nous avons personnellement découvert son œuvre-, la France l’expose au Grand Palais. On y découvre notamment le cycle des Peintures du Temple (1906-1915), son œuvre majeure, dont la série monumentale Dix Plus Grands. Des œuvres immenses peintes au sol, sur papier marouflées sur toile. Des peintures à l’œuf, aux couleurs à la fois pastel et vives, avec des formes en spirales, des fleurs et des lignes tourbillonnantes, où il serait question des quatre âges de la vie : enfance, jeunesse, âge adulte et vieillesse.
Une rencontre inoubliable avec une artiste en avance sur son temps, qui a transcendé les frontières entre art, science et spiritualité.

Catherine Rigollet

Archives expo à Paris

Infos pratiques

Du 6 mai au 30 août 2026
Grand Palais
Du mardi au dimanche de 10h à 19h30
Nocturne le vendredi jusqu’à 22h
Plein tarif : 15 €
www.grandpalais.fr


 À voir : reportage sur Arte
https://www.arte.tv/fr/videos/127034-000-A/la-double-vie-d-hilma-af-klint/


Visuels :

 Hilma af Klint, Éros, n° 1, 1907, huile sur toile, 58 ×78 cm, HaK027. By courtesy of the Hilma af Klint Foundation / photo The Moderna Museet, Stockholm.

 Hilma af Klint, Les Dix plus grands, n° 1 (Enfance), 1907, tempera sur papier contrecollé sur toile, 322 × 239 cm, HaK102. By courtesy of the Hilma af Klint Foundation / photo The Moderna Museet, Stockholm.

 Hilma af Klint, Les Dix plus grands, n° 7 (Âge adulte), 1907, tempera sur papier marouflé sur toile, 315 × 235 cm, HaK108. By courtesy of the Hilma af Klint Foundation / photo The Moderna Museet, Stockholm.

 Hilma af Klint, Retable, n° 1, 1915, huile et feuille d’or sur toile, 237,5 × 179,5 cm, HaK187. By courtesy of the Hilma af Klint Foundation / photo The Moderna Museet, Stockholm.

 Hilma af Klint, vers 1895, photographie. By courtesy of the Hilma af Klint Foundation /photo Moderna Museet, Stockholm, Suède.

 Hilma af Klint, The Swan, No. 1, 1915, By courtesy of the Hilma af Klint Foundation /photo Moderna Museet, Stockholm, Suède.

 Hilma af Klint, Chaos originel, n° 16, 1906-1907. Huile sur toile, 53 × 37 cm, HaK016. By courtesy of the Hilma af Klint Foundation / photo The Moderna Museet, Stockholm.