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Expo à Paris

L’invention du Surréalisme. Des « Champs magnétiques » à « Nadja »

« Mais Guillaume Apollinaire vient de mourir », ce billet laconique et solennel est envoyé par André Breton à son ami Louis Aragon le 10 novembre 1918, au lendemain de la mort de leur aîné et à la veille de l’armistice. Le moment est hautement symbolique qui ouvre le champ des possibles d’une révolution esthétique et inaugure l’exposition « L’invention du surréalisme ».
Ce billet est d’autant plus légitime dans cette exposition de la BnF, la première que la vénérable institution consacre au surréalisme, qu’Apollinaire fait représenter en juin 1917 Les Mamelles de Tirésias (Aragon, Breton, Soupault et Vaché y assistent) ; un drame qu’il qualifie de « surréaliste ». Il précise dans sa préface : « Quand l’homme a voulu imiter la marche, il a créé la roue qui ne ressemble pas à une jambe. Il a fait ainsi du surréalisme sans le savoir. » Première occurrence du terme même si le surréalisme d’Apollinaire n’est pas celui que Breton théorisera quelques années plus tard.

Avant que le surréalisme ne s’invente, il nous faut plonger dans ses racines de guerre et de révolte, les gravures d’Otto Dix ou le ballet Parade de Cocteau et Diaghilev, lui aussi joué en 1917, avec Satie à la musique et Picasso aux décors et costumes. Il y a aussi les devanciers, les inspirateurs, Rimbaud, Lautréamont sans oublier Jacques Vaché (mort d’une overdose d’opium à vingt-trois ans) dont Breton publie les Lettres de guerre, à qui il dédicace Les Champs magnétiques et dont il écrit dans Manifeste du surréalisme : « Vaché est surréaliste en moi. » Picabia et Duchamp ne sont pas loin non plus…Les jeunes poètes traumatisés et révoltés, le trio Aragon, Breton, Soupault bientôt rejoint par Éluard, lancent la revue « Littérature » puis, en pleine exaltation, accueillent à Paris début 1920 le sulfureux Tristan Tzara, initiateur du mouvement Dada. Le 30 mai de la même année paraît Les Champs magnétiques, première œuvre surréaliste cosignée Breton et Soupault. Les différents pôles de la révolution esthétique en marche, qui rêve notamment d’abattre les vieilles valeurs déjà sérieusement mises à mal par le massacre de la Grande Guerre, sont connectés. L’aventure surréaliste commence.

Après cette longue introduction nécessaire, bien documentée et illustrée (livres en édition originale, manuscrits, lettres, revues, photos, vidéos, œuvres plastiques), l’exposition se déploie en trois parties également très documentées : Rêve et automatisme, Manifestes et provocation, Amour et folie : Nadja, l’âme errante. Ces trois parties se focalisent autour de trois œuvres majeures du surréalisme naissant, « monuments de la littérature mondiale » selon les commissaires, à savoir Les Champs magnétiques (1920), le premier Manifeste du surréalisme (1924) et « Nadja » (1928), tous signés André Breton. De ces trois œuvres, la BnF a acquis ces dernières années les deux manuscrits originaux de « Les Champs magnétiques » et Nadja. Celui du « Manifeste », classé trésor national, reviendra à la BnF à l’issue du procès en liquidation de la société Aristophil. De ce fait, seule une édition originale de ce texte est ici présentée. Autour de ces rares et précieuses archives viennent papillonner d’autres œuvres et documents dadaïstes ou surréalistes qui donnent à voir le climat libertaire et joueur, provocateur et inventif, poétique et expérimental généré par cette invention du surréalisme, table rase de tous les instants en pleine résonance avec l’atmosphère explosive des Années folles. On notera l’importance du partenariat dont bénéficie la BnF pour cette exposition avec la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet ; Aragon et Breton ayant été les conseillers littéraires et artistiques du couturier Jacques Doucet, mécène et collectionneur, au cours de ces années des débuts du surréalisme.

Les dernières salles de l’exposition constituent sans doute sa partie la plus émouvante, surtout lorsque l’on sait l’issue tragique de « Nadja, l’âme errante », cette éphémère amante et muse de Breton internée en mars 1927 pour le restant de ses jours. Y sont montrées les nombreuses pièces récemment entrées dans les collections nationales et liées au livre de Breton et à sa relation avec Nadja, alias Léona Delcourt. Les lettres, mots, brouillons, dessins et photos de la jeune femme, mais aussi le carnet de notes préparatoires de Breton, forment autour du manuscrit autographe de l’œuvre la constellation magique de cette histoire hautement surréaliste et tragique à la fois. Organisée comme un écrin autour de ces trois œuvres majeures de Breton, on regrette que l’exposition soit en quelque sorte « forcée » de minimiser l’importance d’Aragon, même s’il est mentionné et représenté par certaines pièces, qui publia dans ces mêmes années plusieurs textes essentiels à l’invention du surréalisme parmi lesquels Une Vague de rêves, Le Libertinage, Le Paysan de Paris ou Traité du style.

Cent ans après la parution de « Les Champs magnétiques », l’histoire du surréalisme a été écrite de tant de façons et le sera encore… Cependant, cette exposition, qui ne se revendique d’ailleurs pas comme didactique, apporte une pierre à feu à cette éclatante aventure intellectuelle et esthétique.

Jean-Michel Masqué

Archives des expos à Paris
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Du 17 novembre au 14 mars 2021
PROLONGATION JUSQU’AU 15 AOUT
BnF François-Mitterrand
Quai François-Mauriac (Paris, 13e)
Du mardi au samedi de 10h à 19h
Le dimanche de 13h à 19h
Fermé lundis et jours fériés
Plein tarif : 9 €
En partenariat avec la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet (www.bljd.sorbonne.fr)
www.bnf.fr

Visuels : Vernissage de l’« Exposition dada Max Ernst » à la librairie « Au Sans Pareil ». Paris, le 2 mai 1921. Photographie, auteur inconnu. [de gauche à droite : René Hilsum, Benjamin Péret, Serge Charchoune, Philippe Soupault, Jacques Rigaud (la tête en bas), André Breton]. Paris, Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet © Paris, Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet. Cliché Suzanne Nagy.
Sonia Delaunay, Sur le vent, tapisserie-poème, texte de Philippe Soupault, Paris, 1922. Crêpe de Chine brodé de laine rouge et noire, 184,7 x 187,5 cm. Donation S. Delaunay à la BnF. © Paris, BnF, Sonia Delaunay. © Pracusa 20200721.
Léona Delcourt (dite Nadja), Un regard d’or de Nadja. Dessin et découpage, 1926. Paris, Centre Pompidou - MNAM-CCI © Centre Georges Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / image Centre Pompidou. MNAM-CCI.