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Expo à Paris

Les choses. Une histoire de la nature morte

Une grande colonne de ballots colorés en tissus africains s’élève sous la Pyramide du Louvre. Le Pilier des migrants disparus (2022), œuvre de Barthélémy Toguo est une excellente entrée en matière de l’exposition « Les Choses » dont le parti pris est d’élargir les frontières chronologiques et géographiques de la nature morte.
Cette vision nouvelle de la nature morte développée par l’historienne de l’art Laurence Bertrand Dorléac, auteure en 2020 de « Pour en finir avec la nature morte » et commissaire de l’exposition au Louvre, ouvre des fenêtres sur d’autres cultures qui ont représenté les choses, révèle que la nature morte ne date pas du XVIIe siècle mais remonte à la préhistoire, et montre que les artistes contemporains réinventent le genre en permanence, en peinture, sculpture, mais aussi photo, vidéo, installation…

« Les choses sont les petits restes de l’histoire individuelle et collective » nous explique-t-on. Ainsi cette série de haches dans la sépulture préhistorique de Gavrinis, datée de 3 500 ans avant notre ère, serait une première nature morte… L’ Antiquité nous laisse déjà plus de traces d’un art des choses représentées. Comme dans cette maison de Pompéi, l’image d’un crâne en mosaïque datée du 1er siècle avant notre ère, la première Vanité d’un genre encore pratiqué par les artistes aujourd’hui à l’instar de Damien Hirst et son crâne piqué de diamants ou ceux de Jan Fabre couverts d’élytres de scarabées. Deux autres périodes sont particulièrement propices à l’abondance des choses représentées : les XVIe-XVIIe siècles et les XXe-XXIe siècles.
Tout au long du parcours scandé en quinze séquences thématiques, les œuvres dialoguent entre elles, au-delà du temps et de la géographie. Ainsi, une mise en scène de fruits et de riche vaisselle sur une table, chef d’œuvre de la peinture flamande peint par Jan Davidsz de Heem (La desserte, 1640) voisine avec un tableau de Matisse qui l’a revisitée de manière cubiste en 1915. Ils font échos à d’autres festins comme celui pantagruélique peint par Erró (Paysage de nourriture, 1964).
Dans un registre plus cru, La boutique du boucher peint par Joachim Beuckelaer en 1568, étonnante composition qui suggère différents plaisirs en associant un étal débordant de viandes et un couple s’enlaçant dans l’arrière-boutique, fait écho au Bœuf écorché de Rembrandt (1655), cette grande carcasse de viande observée par une servante dissimulée derrière un rideau. Ce motif peint de l’animal mort, très ancien et souvent choquant, se retrouve dans la Tête de vache (1984) d’Andres Serrano, une photographie en gros plan d’une tête tranchée, posée sur un socle de marbre et qui nous regarde méchamment du coin de l’œil.

Dans un genre plus prosaïque, la représentation des choses de la vie simple (fleurs, fruits, légumes, ustensiles de cuisine), ces choses sans qualité magnifiées par des peintres tels Chardin (Pipes et vase à boire, vers 1737), Manet (L’asperge, 1880), Matisse (Le citron, 1880), et plus tard par Morandi (Natura morta, 1944) le sont encore par des photographes contemporains comme Nan Goldin -d’habitude plus provocante- avec ici un bouquet de fleurs photographié dans son intérieur durant le confinement en 2020 (1st day in quarantaine, Brooklyn, NY, 2020).
Contredisant l’idée même d’une nature qui serait morte, Dali a défié le genre et les maîtres anciens du 17e siècle (Linard, Van Schooten ou Claesz Heda) en introduisant dans sa Nature morte vivante (1956) une structure de l’ADN. Si le dadaïsme et le surréalisme ont conceptualisé la représentation des choses les présentant de manière plus décalée ou ironique, tel le célèbre urinoir de Marcel Duchamp (Ready-made, 1913) ou encore les pieds-chaussures de Magritte (Le Modèle rouge,1935), l’art contemporain peut lui conférer de la poésie comme cet Écureuil (1969) de l’audacieuse Meret Oppenheim confectionné avec un verre de bière sur lequel elle a collé une queue. Une hybridation d’une grande liberté formelle. Liberté aussi dans les installations de réalité virtuelle qui fleurissent aujourd’hui. On ne manquera pas de feuilleter le superbe herbier artificiel né de l’imagination du mexicain Miguel Chevalier (Herbarius, 2022) et de regarder les graines naître sous nos yeux et s’épanouir en fleurs auxquelles correspondent des descriptions purement imaginaires. Un herbier actualisant l’Herbarius du Pseudo-Apulée, un herbier en latin du 6e siècle, tout aussi artificiel, décrivant 131 plantes et leurs usages médicaux.

Une exposition passionnante qui chamboule nos a priori sur la nature morte, un genre pas si mineur, aussi ancien que vivant et sans cesse renouvelé.

Catherine Rigollet

Visuels : Memento mori, mosaïque. H. 47 x L. 41 cm. Naples, Museo Archeologico Nazionale di Napoli. Foto di Giorgio Albano.
Joachim Beuckelaer, La Boutique du boucher,1568. Huile sur bois. Naples, Museo e Real Bosco di Capodimonte. Photo : L’Agora des Arts.
Luis Egidio Melendez, Nature morte avec pastèques et pommes dans un paysage, 1771. Huile sur toile, 62 x 84 cm. Madrid, Museo Nacional des Prado. Photo © Archive Museo del Prado.
Meret Oppenheim, L’Écureuil, collection Antoine de Galbert. Photo : L’Agora des Arts.

Archives des expos à Paris
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Du 12 octobre 2022 au 23 janvier 2023
Musée du Louvre
De 9h à 18h, sauf le mardi
Nocturne le vendredi jusqu’à 21h45
Tarif : 15€ (gratuit moins de 18 ans)
Billet unique expo et collections
https://www.louvre.fr