Il y a plus de soixante-dix ans, Max Ernst (1891-1976) s’est établi en Touraine pour vivre et travailler entre 1955 et 1967 avec son épouse, la peintre Dorothea Tanning (1910-2012), dans la ferme « Le Pin perdu » réaménagée en maison-atelier à Huismes près de Chinon (*). Il revient cet automne à l’autre extrémité de cette vieille province, au château de Chaumont-sur-Loire qui, d’un côté, toise la Loire et, de l’autre, domine un domaine de jardins (fameux pour leur festival international annuel) et d’œuvres d’art contemporain. Cette exposition « De Natura » s’inscrit dans le cadre du festival AR(t)CHIPEL, qui associe depuis quelques années la région Centre-Val de Loire et le Centre Pompidou, ce dernier essaimant encore un peu plus ses trésors à travers la France durant sa période de grands travaux (2025-2030).
L’exposition (**) se déploie dans une dizaine de salles du premier étage du château autour d’un nœud central, le tableau d’Ernst de 1962 Le Jardin de la France, surnom donné à la Touraine depuis la fin du XVe siècle. Cette toile au destin singulier (puisque peinte par Ernst sur une toile de 1898 de Michel Richard-Pütz représentant la Salammbô de Flaubert !) associe au confluent de la Loire et de l’Indre, à proximité de Huismes, le souvenir de la mythique abbaye de Thélème de Rabelais (censée être implantée sur l’île Saint-Martin entre les deux fleuves), les méandres et les courbes féminines au cœur d’un jardin imaginaire en une allégorie de la liberté, de la tentation et de la douceur de vivre. Il n’est d’ailleurs pas indifférent que ce tableau majeur soit entouré de trois autres « paysages intérieurs » ; Il ne faut pas voir la réalité telle que je suis (1923), Pour les amis d’Alice 1957) et Trois volcans ambulants (1964).
Au sujet de « Le Jardin de la France », Chantal Colleu-Dumond, commissaire de l’exposition et directrice du Domaine de Chaumont, écrit : « Loin d’une vision bucolique ou descriptive, l’œuvre déploie un paysage construit, traversé par la Loire, qui en structure l’espace et la composition. Le fleuve n’y est pas un simple élément topographique : il est flux, circulation, principe d’organisation et de mémoire. Chez Max Ernst, le “jardin” est une nature pensée, ordonnée, mais travaillée par l’étrangeté et la prolifération des formes. Présentée au Domaine de Chaumont-sur-Loire, l’œuvre entre en résonance directe avec le site, qui considère le jardin non comme un décor, mais comme un espace de réflexion, d’expérimentation et de narration. »
Plus généralement, la commissaire estime que « De Natura invite à parcourir l’univers de Max Ernst comme un territoire mental, où le végétal, le minéral et l’imaginaire se répondent sans hiérarchie, dans un fascinant continuum. Au Domaine de Chaumont, ce dialogue prend une dimension singulière : de la Loire au rêve, le paysage réel se prolonge en paysage intérieur, et l’expérience sensible de la nature devient fiction, allégorie, poésie pure. »
Pas question pour Ernst de faire de la nature un sujet de représentation, un simple décor, un paysage au sens où l’ont entendu la plupart des artistes avant lui, mais plutôt de s’en servir comme d’un catalogue de formes, un champ d’expérimentation, de confrontation même entre réel et imaginaire, vers l’éclosion d’un univers unique et bouleversant.
L’exposition nous montre d’ailleurs très bien comment Ernst, par diverses techniques qu’il invente ou s’approprie (collage, frottage, grattage), parvient à fonder son monde propre à partir d’une vision intérieure soumise à bouleversements et métamorphoses. On le voit dans les planches de son Histoire Naturelle de 1926 réalisées par frottage, ou les planches de son roman-collage de 1934 Une Semaine de Bonté ou les Sept Éléments Capitaux jusqu’à ses inquiétantes forêts (Forêt-oiseau, La forêt pétrifiée), sublimées par leur réalisation en tapisserie (La forêt de 1963 ou La Grande forêt de 1976).
Comme l’écrivait Jürgen Pech, un exégète de l’artiste : « Max Ernst qui transforme toute chose en poésie. » On pourrait croire cette exposition limitée à une thématique, « Max Ernst et la nature », alors qu’elle offre un panorama assez large de la création de cet artiste protéiforme, à travers ses différents procédés techniques et sa vision originale d’un « autre monde » fantastique, voire cosmique. Et, dans ces petites salles du château de Chaumont, la rencontre avec les œuvres se fait presque intime, surprenant l’œil au passage de chaque seuil, avec le bonheur supplémentaire de découvrir « en vrai » des pièces tant de fois reproduites ! Pour vivre quelques heures de beauté hors du temps, il suffit de s’arrêter au Domaine de Chaumont-sur-Loire...
Jean-Michel Masqué








