Ni Dieu ni maître ! Arts et anarchie de Courbet à Banksy

Terre aux mille cheminées, façonnée par l’industrie textile et les luttes ouvrières, Roubaix labellisée « Ville d’art et d’Histoire » était tout à fait appropriée pour accueillir une exposition sur les liens entre l’histoire de l’anarchie et les arts. À fortiori à La Piscine splendide bâtiment de style Art déco inauguré en 1932 comme piscine municipale, avant d’être transformé en musée d’art et d’industrie, en 2001.
C’était un défi aussi. Car si l’anarchie est basée sur le refus du pouvoir et de l’autorité, le « ni Dieu, ni Maître » selon Auguste Blanqui l’un des principaux inspirateurs de la Commune de Paris qui en fit le titre de son journal, c’est une pensée multiforme. Toutefois, par la place qu’elles réservent à la liberté individuelle, les idées anarchistes ont séduit, dès leur émergence dans les années 1840, nombre d’artistes.

En peinture, affiches, brochures, musiques…

À travers plus d’un siècle et demi de création, l’exposition raconte en tableaux, mais surtout en lithographies, affiches, revues, photographies, films…une histoire de l’anarchie et ses liens avec les arts. Elle ouvre sur l’influence de la Révolution industrielle dans l’émergence de la pensée anarchiste avec des œuvres de Jules Adler, Ferdinand-Joseph Gueldry, Aristide Delannoy ou Maximilien Luce prenant pour sujet les aciéries, les terrils, le triage de la laine ou la construction dans une vision sombre du progrès qui broie le prolétariat.
Référence incontournable de la pensée anarchiste, la Commune imprègne la culture visuelle libertaire comme l’illustre Luce, profondément marqué par ces événements, puis Eugène Delacroix et Théophile Alexandre Steilen. On le découvre aussi dans les photographies et textes des penseurs de l’anarchisme : Proudhon, Bakounine, Louise Michel, Elisée Reclus…Leurs idées se diffusent dans les journaux, les brochures, les feuilles de chou, et des revues comme Les Temps Nouveaux, publication fondée en 1895 par Jean Grave ou Le Cri du Peuple dans lequel écrit la journaliste libertaire Séverine. Une propagande par l’écrit et par l’image dont des artistes tels Gustave Courbet, Félix Valloton, Camille Pissarro, Paul Signac, Frantisek Kupka prêtent leur talent.

Les idées libertaires infusent aussi le milieu du théâtre d’avant-garde à la fin du XIXe siècle. Des auteurs comme Octave Mirbeau, Lucien Descaves Victor Barrucand ou Nelly Roussel sont marqués par cette pensée.
L’anarchisme n’est pas que littérature, art et fleurs au fusil, entre 1892 et 1894, après une première bombe posée par Ravachol, une vague d’attentats secoue l’opinion publique en France. En réaction, la presse et les milieux intellectuels et artistiques libertaires sont aussi condamnés comme complices. Le critique Félix Fénéon et le peintre Maximilien Luce sont emprisonnés. Pissarro et Steinlen « s’exilent » en Belgique.

Une bombe dans la peinture

Dans Au temps de l’anarchie (1895) (rebaptisé Au temps d’harmonie), puis dans son monumental Démolisseur (1899), Signac signe deux toiles qui témoignent de manière assez explicite de ses convictions libertaires. Les œuvres de Luce et de Steinlen sont toutes aussi engagées, tels ces trois ouvriers de Luce qui hèlent leurs camarades au sommet d’un échafaudage, vu symboliquement comme un lieu d’élévation possible du peuple (L’Echafaudage ou Le Drapeau rouge, 1910). La toile est acquise par Signac.
À Paris, au Salon d’Automne de 1905, les futurs « Fauves » créent le scandale avec des toiles aux violents tons crus. Maurice de Vlaminck, anarchiste et collaborateur du Libertaire, y voit un « art anarchiste », une bombe dans la peinture. Mais couleurs pures n’impliquent pas engagement politique et tous les fauves ne défendent pas les mêmes idées.

Si la pensée anarchiste n’a pas totalement disparu après le premier conflit mondial et la guerre de 1936 en Espagne, il faut attendre Mai 68 pour voir la résurgence d’une culture libertaire. En chansons avec Georges Brassens et Léo Ferré par exemple, en sculptures avec les « anti-machines » de Jean Tinguely, et surtout en affiches et posters. En 1970, le mouvement punk s’en revendique, faisant fleurir ce A majuscule cerclé, symbole d’un anarchisme qui critique surtout l’autorité. Le souffle libertaire va aussi s’emparer de la bande dessinée avec des artistes comme Tardi, auteur de nombreux albums sur les deux guerres mondiales, et anarchiste attaché à sa liberté d’expression. Puis du Street art avec en tête d’affiche Banksy et son célèbre rat anarchiste. Un art provocateur, aujourd’hui pris au piège du marché de l’art.

Catherine Rigollet

Archives expo en France

Infos pratiques

Du 10 octobre au 24 janvier 2027
La Piscine
23, rue de l’Espérance – 59100 Roubaix
Du mardi au jeudi, 11h-18h
Nocturne jusqu’à 20h le vendredi
Samedi et dimanche, 13h-18h
Tarifs : 11€/9€/7€
www.roubaix-lapiscine.com


– Co-produite avec le musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon qui l’accueillera du 27 février au 4 juillet 2027, l’exposition sera ensuite présentée au musée Ziem à Martigues du 18 septembre 2027 au 31 janvier 2028.


– À voir aussi à la Piscine : « Révolution denim » : une histoire du jean, ce tissu indigo devenu incontournable ». Du 10 octobre au 14 février 2027.


– Sous la direction de Adèle Taillefait, le catalogue « Ni Dieu Ni Maître - Arts et Anarchie » se présente comme un abécédaire avec 74 entrées thématiques ou monographiques. Octopus, 39€.


Visuels :

– Félix Vallotton, L’Anarchiste, 1892. Bois gravé, encre sur papier vélin, tirage posthume de 1930. 25,3 x 34,2 cm. © Roubaix, La Piscine.

– Paul Signac, Le Démolisseur, 1897-1899. Huile sur toile, 255 x 154 cm. Paris musée d’Orsay. Photo L’Agora des Arts.

– Maximilien Luce, Almanach de la Révolution, 1903. Brochure imprimée. 18,5 x 14 cm. Collection Michel Dixmier.

– Frantisek Kupka, Ouvrier enchaîné, gravure pour Les Temps Nouveaux (n°32, 8 décembre 1906). Vers 1905-1906, lithographie. Collection particulière. Photo L’Agora des Arts.

– Maximilien Luce, L’Échafaudage ou Le Drapeau rouge, 1910. Huile sur papier marouflé. E8,5 x 63,4 cm. © Roubaix, La Piscine. Photo L’Agora des Arts.

– Peter Pontiac (illustration), Guy Colwell (couleurs), Couverture de Anarchy Comics, n°3, 2014. Bande dessinée, éd. Stara, Mulhouse. H. 24 ; L. 17 cm. Marseille, Centre international de recherches sur l’anarchisme © Peter Pontiac, Adagp, Paris, 2026.