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« Une sélection des meilleures expositions à voir actuellement à Paris et en Ile de France »

Expo à Paris

Taysir Batniji. Quelques bribes arrachées au vide qui se creuse

Un trousseau de clés en verre présenté sur socle comme un objet muséal, des empreintes de clés rouillées sur des rouleaux de tissu, des photographies de verrous : des motifs récurrents dans le travail de Taysir Batniji (né en 1966), artiste palestinien aujourd’hui français. Mais surtout, de violents symboles de l’histoire de son peuple d’origine, expulsé de ses maisons lors de la Nakba (la Grande Catastrophe) de mai 1948, et qui, à l’instar des Juifs expulsés d’Espagne en 1492 -dramatique revirement de l’histoire-, garda précieusement les clés de sa maison, sûr qu’il était de pouvoir y revenir.

Difficile de séparer l’artiste de son lieu d’origine, tant ses vidéos, ses photos, ses œuvres sur papier et quelques objets plus conceptuels renvoient à ses déracinements et enracinements, à ses incursions dans sa propre intimité ou dans la sphère publique et politique. Traces #2 (2016), ne montre que des traces de ruban adhésif rendues à l’aquarelle, comme si on avait enlevé la photo ou le dessin que ce faux ruban maintenait collé au carton. À nous d’imaginer le sujet absent : un portrait ? un paysage ? un mirador ? Peut-être y figuraient quelqu’une de ces images mentales, toujours aquarellées, de la série « Actualité retardée, depuis 2015 » marquées par l’actualité, y compris la plus sanglante, les attentats de Paris de 2015.

Suivons Batniji à Gaza, avec Pères (2006), des photos d’échoppes gazaouies, véritables cavernes d’Ali Baba où un hommage photographique est rendu au premier tenancier (mise en abyme picturale), introduisant dans la sphère publique la fierté personnelle des commerçants. Gaza, c’est aussi Gaza houses (2008-2009), photos de maisons bombardées par Israël lors d’une opération meurtrière pour les civils. Mises en scène comme dans la vitrine d’une élégante agence immobilière, avec un descriptif « vendeur », ces « annonces » constituent un texte mémoriel. Un témoignage de l’actualité, mais distancié car l’artiste a dû confier la périlleuse prise de vue à un journaliste non-accrédité.

Mémorial noir sur noir, les visages sérigraphiés de quelque 175 palestiniens tués dans la deuxième intifada se révèlent au fur et à mesure que l’on se déplace devant ce tableau noir. Mémorial blanc sur blanc, les gravures en creux sur papier épais reprennent les postures sur les photos de mariage du frère de l’artiste, tué par un sniper (To my brother, 2012-2020). Elles ne se laissent pas découvrir aisément, il faut s’en approcher très près, comme s’il fallait payer son dû pour pénétrer dans l’intimité familiale de Batniji. Tout est mémoire chez lui, mémoire souvent douloureuse, déchirée entre l’intime et le public, mais empreinte d’une poésie qui ne manquera pas de susciter l’émotion du regardeur, quelque soient ses prises de position.

Si prégnant est ce travail mémoriel que l’on risque de passer trop vite devant le clin d’œil de Batniji à l’histoire de l’art, un diptyque qui semble devoir s’abimer au sol sans attendre, et dont l’érudit cartel souligne les différentes références à divers mouvements artistiques (Tempête, 1998 (activation 2021).

On terminera avec deux objets que l’on imagine à haute valeur symbolique pour cet artiste au passé d’errance. Pourrait-il même s’en dessaisir ? Le premier, une valise ouverte pleine de sable, renvoie au vers du poète palestinien Mahmoud Darwich, « ma patrie est une valise ». Le second, une fenêtre, ou plutôt un semblant de fenêtre, obstruée et aveugle. Le cartel renvoie à Leon Battista Alberti, le « génie universel » du 15e siècle qui parlait d’« une fenêtre ouverte par laquelle on puisse regarder l’histoire. » Que la fenêtre soit ouverte ou fermée, Taysir Batniji continue à regarder et illustrer l’Histoire et son histoire par ses œuvres protéiformes, impliquées, engagées, mais empreintes d’une infinie sollicitude.

Pour qui s’intéresse au destin du peuple palestinien, cette exposition est un rendez-vous essentiel. D’autant plus que le Mac Val à Vitry sur Seine (94) est maintenant facilement desservi par un tram depuis la Porte de Choisy.

Elisabeth Hopkins

Archives des expos à Paris
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Jusqu’au 9 janvier 2022
MAC VAL – Vitry sur Seine (94)
Place de la Libération
Du mardi au dimanche, de 11h à 18h
Entrée : 5 €
www.macval.fr

Visuels : Taysir Batniji, Sans titre, 1998. Valise, sable, dimensions variables. © Adagp, Paris 2021. Photographie ©Taysir Batniji. Courtesy de l’artiste et des galeries Sfeir-Semler (Hambourg/Beyrouth) et Éric Dupont (Paris).
Taysir Batniji, À géographie variable, 2012. Gravure laser, 42 cure-dents, 6,5 × 9 cm, cadre 19 × 22 cm. Collection privée. © Adagp, Paris 2021. Photographie © Taysir Batniji.
Taysir Batniji, Sans titre, 2001-2014. Sérigraphies sur Dibond. Sfeir-Semler gallery, Beirut/Hamburg. Mémorial charbonneux. Détail du mur de 175 portraits de martyrs palestiniens tués au début de la deuxième intifada.
Taysir Batniji, Sans titre, 2014. Trousseau de clefs en verre, échelle 1/1 : copie à l’identique de mon trousseau de clefs de Gaza en verre. Photographie © Taysir Batniji.