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Expo à Paris

Toyen. L’écart absolu

Présentée successivement à Prague, Hambourg et Paris, cette rétrospective de l’œuvre de Toyen (1902-1980) constitue un événement qui permet de découvrir la trajectoire exceptionnelle d’une artiste majeure du surréalisme qui s’est servie de la peinture pour interroger l’image.

La Tchèque Marie Čermínová (1902-1980) a « raccourci » le mot révolutionnaire français « citoyen » pour s’en faire un pseudonyme, Toyen. C’est sous ce nom qu’elle est connue dans l’histoire de l’art. Pourtant, la France, où elle a vécu à partir de 1947, a fait peu de cas de cette artiste qui a donné au surréalisme une touche singulière. Cette rétrospective du Musée d’art moderne est donc une aubaine pour découvrir une œuvre qui s’étend sur près de soixante ans et dont cent-cinquante pièces (peintures, dessins, collages et livres) sont présentées ici pour « rendre visible la totalité du parcours de Toyen », comme l’annonce Annie Le Brun, son amie et commissaire de l’exposition également présentée à Prague et à Hambourg.
L’écrivaine d’obédience surréaliste et féministe, dont nous avions déjà pu apprécier en 2014 le Sade. Attaquer le soleil au musée d’Orsay, place Toyen sous la lumière de l’utopiste du XIXe siècle Charles Fourier qui prônait « l’écart absolu ». « En est résulté pour Toyen, écrit Annie Le Brun dans le catalogue de l’exposition (Éditions Paris Musées, 349 pages, 49 €), un voyage sans précédent, au cours duquel la peinture aura été avant tout le prétexte de s’aventurer dans les continuelles mouvances de la représentation, à la seule fin d’y discerner les courants susceptibles de nous emporter au-delà de ce qui est tenu pour réel. »

Et c’est bien un voyage qui nous est proposé entre rêve et révolte, passant par « la nuit amoureuse du désir », en cinq escales de 1919 à 1980 : « Mirages », « La femme magnétique », « Cache-toi, guerre ! », « Le devenir de la liberté » et « La constellation surréaliste », « Le nouveau monde amoureux ».
La jeune artiste, qui a rejoint la mouvance anarchiste et artistique de la capitale tchèque, commence par chercher son style entre art naïf et abstraction, constructivisme et cubisme où déjà, dans certains dessins, perce une veine érotique que Toyen ne cessera plus d’alimenter. Sa rencontre avec le jeune peintre Jindrich Styrsky (1899-1942) est déterminante. Ils ne se quittent plus à partir de 1922 et lancent quatre ans après l’artificialisme, leur vision commune qui affirme « l’identification du peintre au poète », « la poésie qui remplit les espaces entre les formes réelles », selon Styrsky. On a pu y voir une préfiguration de l’abstraction lyrique. Au début des années trente, les couleurs éclatent et la matière s’emballe dans les œuvres de Toyen de plus en plus teintées d’érotisme à l’aune de sa découverte des écrits de Sade, notamment dans les illustrations de la revue Eroticka.

Son rapprochement avec le surréalisme sonne comme une évidence ; Breton et Éluard sont à Prague en 1935 qui avalisent ce ralliement de Toyen et ses amis. « La femme magnétique » ressent aussi l’approche des catastrophes, d’autant plus que son pays est déjà pris dans l’étau des deux totalitarismes nazi et soviétique qui se resserre de plus en plus. Deux ensembles de dessins, Les Spectres du désert et Seules les crécerelles pissent sur les dix commandements montrent dès avant-guerre la sensibilité de Toyen aux nuages sombres qui couvent.
Le dessin devient d’ailleurs son art de prédilection pendant les années de guerre, alors qu’elle cache chez elle son ami poète juif Jindrich Heisler (1914-1953), à travers les cycles Tir et Cache-toi, guerre !. Consacrant un texte d’introduction à l’œuvre de Toyen en 1953, Breton écrit : « Elle a en effet insisté plus que quiconque sur le dessin non seulement comme armature pouvant seule assurer la solidité et la validité de la construction, mais encore comme fil d’Ariane lui permettant, devant l’étendue de son interrogation, de se perdre indéfiniment pour se retrouver. » Le poète vante encore « la très haute situation historique et la signification transcendante de l’œuvre de Toyen. »

En 1947, Toyen et Heisler s’exilent à Paris, échappant au stalinisme qui a succédé au nazisme à Prague. L’artiste se plonge alors dans la liberté et l’amitié de la « constellation surréaliste », choisissant les irréductibles Breton et Péret plutôt qu’Éluard devenu stalinien. Elle alterne cycle dessiné (Ni ailes, ni pierres : ailes et pierres), et cycle peint (Les Sept épées hors du fourreau), un monde d’apparitions et de métamorphoses flirtant avec Tanguy, Magritte, De Chirico, voire Dali, mais toujours avec sa propre force originale, « une érotique de l’analogie ouvrant à perte de vue les paysages d’un imaginaire amoureux ». Un nouveau monde amoureux (titre d’un texte de Fourier que Toyen emprunte pour intituler une de ses toiles de 1968) qui se déploie dans la dernière phase de son œuvre à travers des toiles surréalistes aux titres poétiques : Tu t’évapores dans un buisson de cris, Minuit, l’heure blasonnée ou Coulée dans le lointain. Mais aussi des collages, voire des masques-collages pour la pièce Le Roi Gordogane (1976) de Radovan Ivsic, poète et dramaturge croate, époux d’Annie Le Brun. Celle-ci peut conclure : « Je tiens pour une chance inespérée que sur la carte des plus impressionnants voyages à perte de vue apparaisse enfin celui de Toyen. »

Jean-Michel Masqué

Archives des expos à Paris
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Du 25 mars au 24 juillet 2022
Musée d’art moderne de Paris
11, avenue du Président Wilson (Paris, 16e)
Du mardi au dimanche de 10h à 18h
Nocturne le jeudi jusqu’à 21h30
Fermé certains jours fériés
Tél. 01 53 67 40 00
Plein tarif : 13 €
www.mam.paris.fr

Visuels : Toyen, Oasis, 1929. Huile sur toile, 65 x 92 cm. Collection particulière.
Eté, 1931. Huile sur toile. Galerie nationale de Prague.
Objet fantôme, 1937. Huile sur toile. Prague, galerie Zlatá Husa.
Dessin du cycle Cache-toi guerre ! 1944. Encre de Chine sur papier. Collection Klapheck.
Masque pour la pièce de théâtre de Radovan Ivsic, Le Roi Gorgone, 1976. Collage, 35 x 25 cm ; Paris, collection particulière.
Visuels : © L’Agora des Arts (presse 24 mars 2022).