Le musée Marmottan Monet ne pouvait pas passer à côté du centenaire de la mort de Claude Monet (1840-1926) ! Il le fait par un biais original, « Histoires de paysages de Monet à Hockney (1890-2026) », une exposition qui s’appuie sur des chocs d’œuvres disparates servis par une intention savamment pensée, sans être absconse, par son commissaire Pierre Wat, historien d’art, grand spécialiste de la représentation du paysage. Elle se décline en deux versions, une première à Marmottan qui démarre fin septembre et une seconde au printemps prochain au musée de Grenoble. La version grenobloise, du 5 mars au 4 juillet 2027, connaîtra d’ailleurs un important renouvellement des œuvres, et même des artistes, les deux expositions cumulées rassemblant pas moins de 112 artistes dans les domaines de la peinture, de la gravure, de la photographie et de la sculpture. Il est d’emblée notable que cette exposition, en piochant majoritairement dans les collections privées et les galeries, donne à voir des œuvres largement méconnues mais très justement choisies par rapport à la thématique générale, ce qui ne peut que réjouir et surprendre le visiteur.
Pierre Wat (catalogue, p.16) justifie ainsi l’adéquation entre les repères chronologiques qu’il a définis et la conception thématique qu’il a souhaité développer : « Telle la rivière souterraine qui ressurgit là où on ne l’attendait pas - on nomme cela résurgence – histoire et paysage ne cessent de ressurgir l’une au sein de l’autre, selon que l’histoire recouvre le paysage ou bien, et c’est plus souvent le cas, que le paysage recouvre l’histoire. C’est à ce champ de forces entre recouvrement et résurgence que la présente exposition aspire à donner forme visible et intelligible, en proposant un cheminement en onze stations (*) qui interrogent, au fil d’un courant chrono-thématique, la relation entre paysage et histoire. »
Monet entre dans l’histoire
Monet proposa le 12 novembre 1918 à son ami Clémenceau d’offrir deux Nymphéas à l’État pour célébrer la victoire et la paix, sans doute la manière pour le vieux peintre de « recouvrir » l’histoire de ce « tout sans fin », cette « onde sans horizon et sans rivage », tel qu’il qualifiait quelques années plus tôt son ultime grande œuvre, ses Grandes Décorations. D’où ces trois Nymphéas liminaires au seuil de l’exposition. Mais la guerre, par le champ de bataille (**) qui bouleverse et ensevelit même le paysage, est omniprésente depuis 1914, à travers le Verdun de Vallotton, entre cubisme et futurisme, jusqu’aux fusains d’une terre dans l’ombre et la tempête de l’Ukrainien Nikita Kadan (série The Shadow on the Ground de 2022). Le parcours aborde ensuite une autre forme d’emprise étatique sur le paysage, plus pacifique cette fois-ci, sous la forme de deux missions photographiques, celle de la FSA (Farm Security Administration) américaine entre 1935 et 1942 et celle de la Datar (Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale) française entre 1984 et 1989. La première, sous Roosevelt, a permis de dévoiler en partie l’envers du mythe américain pendant la Grande Dépression, la seconde, confiée à un collectif de photographes artistes a cherché à « réensemencer un imaginaire partagé du paysage », selon la formule imagée de Wat.
La nature, et le paysage qui en est issu puisque celui-ci est avant tout une construction culturelle, dégagent des forces primaires, essentielles, que nombre d’artistes ont souhaité capter. À commencer par Mondrian qui abstrait ces forces du réel (Arbre de 1908 puis Compositions Arbres I de 1912) suivi, toujours sur le thème de l’arbre, par Anna-Eva Bergman. Que cherchent à faire d’autre Charles Pollock (Untitled (Post-Rome), Green) ou Nicolas de Staël dont Sicile (1954) nous éblouit encore ici, sinon à dompter les forces primaires d’un paysage ? Le paysage peut procurer la nostalgie de l’origine, d’un état de nature fantasmé, d’un univers sans l’Homme… Sont convoquées dans cette section la vision « pure » de Monet, Hammershøi ou du Finlandais Akseli Gallen-Kallela, la vision « géologique » de Dubuffet ou Per Kirkeby, un paysage hallucinant de Soutine dont on ne sait s’il est en formation ou en transformation. On balance aussi entre origine du monde (Eva Jospin) et origine de l’art (Tal Coat). L’expérience subjective du paysage est poussée à son paroxysme dans la sixième section, ces artistes des « paysages intérieurs » (Bachman, Legube, Michaux, Munch…) regroupés sur un mur-vitrine, comme un boudoir des rêves ! Le plus caractéristique nous semble Yves Tanguy, ce maître des paysages oniriques qu’on sous-estime souvent à côté des autres « paysagistes » surréalistes...
Le paysage évoque aussi toutes les dimensions du temps, teintées de nostalgie dans les vues photographiques de Bernard Plossu de la maison et du jardin de Monet à Giverny, partageant un simple bonheur présent (Balthus, Bonnard, Monet) ou suggérant des menaces à venir (Desgrandchamps, Poincelet). Baudelaire le remarquait déjà dans son « Salon de 1859 » : « Si tel assemblage d’arbres, de montagnes, d’eaux et de maisons, que nous appelons un paysage, est beau, ce n’est pas par lui-même, mais par moi, par ma grâce propre, par l’idée ou le sentiment que j’y attache. » On aborde dans cette nouvelle section le paysage parcouru de traces mémorielles, vécu comme une expérience subjective, un « paysage humain » si l’on peut dire. Buraglio, Chabaud, Hockney ou Hopper nous y invitent, « sous le signe de l’appropriation » souligne Wat. Le Paysage avec le Chardonnet et la Verte (terre de couleurs cuites) de la sculptrice Hélène Garache n’est pas l’œuvre la moins étonnante de cette partie !
Alors le paysage recouvre l’histoire, au risque de l’oubli. Après le camp de Sobibor avec la photo d’une forêt paisible et silencieuse de Johanna Quillet ou après le passage (le naufrage ?) de migrants dans L’Autre rive, les deux cyanotypes (des images vouées à disparaître progressivement à la lumière du soleil) d’Emeric Lhuisset. Avec les « Paysages de l’Anthropocène », sommes-nous en train de passer irrémédiablement de la création à la destruction ? Sans pathos, les artistes témoignent et interrogent comme la photographe Sophie Ristelhueber et les deux épreuves pigmentaires de sa série Sunset Years placées côte à côte, l’une montrant la mer Morte vue d’avion et l’autre le bitume parisien par forte chaleur, des marques du réchauffement climatique, d’un paysage en voie de disparition. In fine, resterait-il des « Paradis perdus » ? Un Nu bleu de Matisse, un hommage récent d’Alex Katz au peintre des Nymphéas ? Des paysages qui racontent les multiples rapports de l’Homme au monde, qui invitent à un rêve, une contemplation, une réflexion ?
Outre une confrontation jamais vue entre des œuvres très variées, cette exposition offre une relecture inédite de l’histoire de ce siècle terrible, qui semble malheureusement s’étendre au-delà de ses limites, à force de ne jamais en avoir vraiment fini avec l’humaine prédation...
Jean-Michel Masqué










