Leonora Carrington. Une exposition attendue

Peu connue en Europe, mais figure culte au Mexique, sa dernière demeure, et considérée comme l’une des plus importantes artistes féminines au même titre que Frida Kahlo et Remedios Varo, la peintre Leonora Carrington (1917–2011) bénéficie enfin d’une vaste exposition au musée du Luxembourg, à Paris. On y découvre son parcours hors du commun qui a nourri une œuvre à la croisée du surréalisme, de la mythologie et de l’ésotérisme.

Si l’on a pu croiser quelques toiles de l’artiste britannique Leonora Carrington (1917-2011) dans les expositions sur le surréalisme, parfois aux côtés de celles de Max Ernst qui fut son compagnon de 1936 à 1942 durant sa période française, c’est la première fois qu’elle bénéficie d’une exposition de cette ampleur en France. Au total 126 œuvres, dont certaines peu connues (issues de collections privées), des photographies, des documents et un film où l’artiste s’exprime sur son travail. Une belle et rare exposition, à la sobre scénographie, qui permet de présenter Carrington comme une artiste totale, et met en lumière l’univers artistique et intellectuel très libre de cette anticonformiste du surréalisme, trop souvent invisibilisée à l’instar de ses consœurs, l’Américaine Lee Miller, les Françaises Leonor Fini et Claude Cahun et la Suissesse Meret Oppenheim (1913-1985), par les surréalistes mâles qui les traitaient trop souvent en muses. « Je n’ai pas eu le temps d’être la muse de qui que ce soit... J’étais trop occupée à me rebeller contre ma famille et à apprendre à être une artiste », témoignera Leonora Carrington, dont la vie et l’œuvre seront marquées par ses voyages intérieurs et extérieurs, loin de la grande maison familiale de son Lancashire natal.

Ses pérégrinations hors de l’Angleterre commencent dès l’âge de quinze ans, à Florence où elle découvre les maîtres italiens, puis à Paris où elle poursuit sa formation afin de devenir artiste. C’est son rêve depuis une enfance biberonnée à la mythologie et aux contes de fées irlandais que lui racontent sa mère, sa grand-mère maternelle et la nourrice irlandaise de la famille. Ses premiers dessins à l’âge de dix ans montrent déjà sa capacité à inventer un monde qui défie la réalité. À l’âge de quinze ans, sa série d’aquarelles Sisters of the Moon, qui évoque la sororité lunaire et le pouvoir féminin à travers des figures mythiques et magiques, réunit déjà la plupart des thèmes et le vocabulaire de formes qui l’accompagneront tout au long de sa carrière. La femme, silhouette longue et chevelure hirsute, telle « une mariée du vent », selon Max Ernst. Le cheval, son animal fétiche, symbole de liberté. Les animaux fantastiques et les personnages hybrides. La table et l’art culinaire en lien avec l’alchimie.

Tout au long de sa carrière, nourrie d’influences aussi diverses que la peinture de la Renaissance italienne, la littérature victorienne, l’alchimie médiévale et la magie, Leonora Carrington, cherchant à comprendre qui elle était - « celle qui observe ou celle qui est observée » - mais aussi quelle place ont les femmes dans l’Histoire, ne cessera de naviguer à travers les savoirs ésotériques, les croyances oubliées, les formes hétérodoxes de la connaissance.
Avec Max Ernst, rencontré à Londres en 1936 et qui l’introduisit dans le cercle surréaliste, elle s’installe en Ardèche. Ils décorent la maison, peignent sur portes et fenêtres. Elle commence à expérimenter la technique médiévale de la tempera à l’œuf, réalise leur double-portrait, reflet d’une relation créatrice : elle face au spectateur au pied d’un cheval, regard conquérant, lui enveloppé d’une cape de plumes tel un oiseau.
La guerre et l’Occupation séparent les deux amants. Internée en Espagne, où elle s’est réfugiée, Leonora Carrington est victime d’un viol collectif par des soldats franquistes, subit une terrible dépression et est traitée par des électrochocs. Profondément marquée par ce double traumatisme, son œuvre deviendra plus sombre et plus hermétique. Libérée, elle gagne le Portugal, avant d’embarquer sur un navire en partance pour New York. Puis ce sera le Mexique, où elle s’installe en 1942 et retrouve le fil de son travail, dans une ambiance apaisée. Elle va peindre des œuvres plus narratives : Les Tentations de saint Antoine (1945), Le Bon roi Dagobert (1948), Voulait être un oiseau (1960), Nourrir une table (1959, où apparaissent deux têtes d’enfants, peut-être ses deux jeunes fils ?), Trois femmes et corbeaux à table (1951), Les Amants (1987), etc. Les signes cabalistiques et les symboles magiques continuent d’envelopper de mystère leur signification.

Plutôt oubliée du monde artistique international, Leonora Carrington passera l’essentiel de sa longue vie dans sa maison-atelier de Mexico, devenue une artiste reconnue et exposée au musée national d’Art moderne de Mexico. À sa mort, à l’âge de 94 ans, l’un de ses deux fils, Gabriel Weisz Carrington, dira dans une jolie formule : « Le seul pays où ma mère se sentait bien, c’était l’art. C’était ça, son pays. »

Catherine Rigollet

Archives expo à Paris

Infos pratiques

Du 18 février au 19 juillet 2026
Musée du Luxembourg
19 rue de Vaugirard
Tous les jours de 10h30 à 19h
Nocturne les lundis jusqu’à 22h
Tarifs 14 € ; TR 10 €
www.museeduluxembourg.fr


Visuels :

 Leonora Carrington, Sœurs de la lune, Diana, 1932. Aquarelle, graphite et encre sur papier, 26,5 x 18 cm. Collection privée © photo L’Agora des Arts.

 Leonora Carrington, Double portrait (Autoportrait avec Max Ernst), 1938
Huile sur toile, 65,4 x 81,9 cm. Collection privée © photo L’Agora des Arts.

 Leonora Carrington, Fenêtre à Saint-Martin-d’Ardèche, 1938. Peinture sur verre, 39,3 x 28,3 x 2,7 cm. Collection privée © photo L’Agora des Arts.

 Leonora Carrington, Trois femmes et corbeaux à table, 1951. Huile sur panneau. Collection particulière. © photo L’Agora des Arts.

 Leonora Carrington, Nourrir une table, 1959. Huile sur toile, 57 x 70 cm, Collection privée © photo L’Agora des Arts.

 Leonora Carrington, Voulait être un oiseau, 1960. Huile sur toile, 120 x 90,2 cm. Rowland Weinstein, courtesy Weinstein Gallery, Los Angeles
© photo L’Agora des Arts.