L’artiste catalan aux multiples facettes Joan Miró (1893-1983) n’avait pas fait l’objet d’une grande exposition à Toulouse depuis 1987 ! Des lustres pour une ville dont on connaît les attaches particulières avec l’Espagne, la Catalogne en particulier. Alors qu’une rétrospective de l’artiste a commencé fin juin à Perpignan (*) sur la période qui va de son installation définitive à Palma de Majorque (aujourd’hui jumelée avec Perpignan et où se trouve la Fondation Pilar et Joan Miró) en 1956 à son décès en 1983, les Abattoirs, haut lieu toulousain de l’art moderne et contemporain, a trouvé un angle original pour montrer Miró, apporter « un regard plus contemporain sur son travail », estime la directrice Lauriane Gricourt. Elle a confié le co-commissariat de cette exposition, « Joan Miró. Protestation », au critique d’art, professeur et curateur indépendant Carles Guerra, lui-même d’origine catalane qui s’avoue d’ailleurs plutôt lassé du vedettariat exacerbé et des clichés variés que subit le célèbre Catalan depuis sa mort et que supporte tout compatriote quelque peu féru d’art…
Le sens de cette exposition part d’un assaut surréaliste en règle, qui se matérialisa justement par un tract intitulé Protestation, mené par les intransigeants, sinon sectaires, Aragon et Breton en 1926 contre Ernst et Miró, coupables aux yeux des dépositaires de la « pureté surréaliste » d’avoir « vendu » leur talent aux Ballets russes de Diaghilev pour les décors et costumes du ballet Roméo et Juliette ! Ce qui ne les exclut pas pour autant de la mouvance surréaliste qu’ils continuèrent à fréquenter encore des années. Cependant, cela pique suffisamment le placide Miró pour qu’il retourne la charge et commence à protester à sa façon, plutôt souterraine, contre les drames du siècle (qui dureront en Espagne de 1936 à 1975) et les traditions artistiques. Dans un entretien avec l’éditeur Tériade publié en avril 1930, Miró indique même son souhait de vouloir « assassiner la peinture ». Ce sont ces différentes tentatives d’assassinat, de protestations en tables rases autant politiques qu’artistiques, que dévoile l’exposition toulousaine. Elle nous invite à voir sous un nouveau jour, à travers des pièces rarement montrées, l’œuvre de Miró qu’il nous faudra désormais considérer aussi comme un rebelle.
L’art malmené, la dictature en filigrane
L’artiste, qui a déjà exploré plusieurs veines plastiques depuis ses débuts, malmène pendant une dizaine d’années ses créations en superposant, par exemple, sur des toiles brutes non enduites ou sur des plaques d’isorel un assemblage de peinture, de sable, de goudron ou de papier de verre. Il invente aussi quelques « objets-peintures ». Fuyant l’Espagne en guerre en 1937, Miró se décale encore en revenant travailler à la Grande Chaumière, académie qu’il avait déjà fréquenté dans les années vingt. Il y réalise une série d’une centaine de dessins de nus féminins, dont cinquante-quatre sont accrochés ici, au tracé épuré et à l’aspect difforme, des corps contorsionnés qui semblent souffrir ou protester… Deux séries de gravures, exceptionnellement présentées à Toulouse, Noire et rouge (1938) et Barcelone (1939-1944), attaquent par la caricature l’ignominie du régime dictatorial franquiste dans un chaos qui mêle figures grotesques et motifs de l’univers de Miró (étoile, oiseau, lune).
Des années soixante aux années quatre-vingt, par des séries de grands formats à l’abstraction apparemment détachée du réel, Miró se fait peintre d’histoire. « Caractérisées par un certain dépouillement, l’emploi de traits vifs et de formes colorées, les toiles réunies ici échappent à toute représentation classique d’un événement historique. Elles sont pourtant le reflet d’un traumatisme, un silence éloquent de la peinture face au drame qui se joue », estime Carles Guerra. Ces grands formats dialoguent avec trois magnifiques toiles Sans titre (triptyque à l’acrylique et au charbon) de 1973-1974, trois sortes de paysages à l’astre noir, le crépuscule du Caudillo…
À la même époque, Miró poursuit la profanation de sa peinture avec ses « Toiles brûlées » (une des cinq existantes est exposée) dont le processus de création-destruction est filmé pour un documentaire que l’on peut voir à proximité de la toile. L’artiste qui approche de ses quatre-vingts ans ne cesse d’expérimenter. Sa rencontre puis sa collaboration avec l’artisan tapissier Josep Royo (1945) marque un nouvel élan vers un art textile de toute beauté et de grande ampleur. L’exposition toulousaine peut se targuer de montrer sa première tapisserie (Tapis de Tarragona de 1970) et sa dernière (1980) pour la Fondation Maeght. Enfin un dernier ensemble nous ramène à la fantaisie et au théâtre, un univers toujours cher à Miró, à travers le Ubu de Jarry qui l’a toujours fasciné pour sa charge hénaurme contre les dérives et les délires du pouvoir. Ses planches en couleur pour Ubu roi , Ubu aux Baléares (!) et L’Enfance d’Ubu sont ici accrochées. Miró s’est inspiré d’ailleurs d’Ubu pour créer les fantastiques et démesurés personnages de la pièce Mori el Merma (« Mort au tyran ») créée par la troupe de théâtre de rue La Claca en 1978. Clou de l’exposition, six de ces personnages nous laissent, dans la nef des Abattoirs, entre le rire et l’inquiétude. Jusqu’au bout, Miró a utilisé tous les moyens à sa portée pour exprimer sa poésie, sa fantaisie et sa révolte.
Jean-Michel Masqué
(*) jusqu’au 31 décembre 2026 au musée Hyacinthe-Rigaud (www.musee-rigaud.fr).









