Nan Goldin. Photographier ce que l’Amérique ne veut pas voir

Icône de l’underground new-yorkais des années 1980, la photographe et cinéaste Nan Goldin fait l’objet d’une rétrospective au Grand Palais. Une immersion unique dans son univers intime, bouleversant et profondément humain, où la vie et l’art ne font qu’un.

« J’ai toujours voulu être cinéaste. Mes diaporamas sont des films composés de photos », explique Nan Goldin. Ce sera sa deuxième mémoire. Née en 1953 à Washington D.C dans une famille rigide qui va l’exclure la jugeant rebelle aux principes conformistes des banlieues américaines des années 1960, elle sera sauvée par la photographie. Diplômée des Beaux-arts de Boston, elle se lance dans la photographie en noir et blanc, et inspirée par son ami le photographe David Armstrong (qui a transformé son prénom de Nancy en Nan), elle intègre son univers queer et se met à documenter tout ce que l’Amérique ne veut pas voir : la drogue, les travailleuses du sexe, les violences conjugales…Elle va révolutionner la photographie contemporaine et la culture visuelle de notre époque en transformant en récits ses diaporamas réalisés à partir des milliers de photographies qu’elle a prises de son quotidien avec ses amis et artistes (sa « tribu »), de leur intimité et d’évènements familiaux.

« This Will Not End Well » est la première exposition en France à présenter une vue d’ensemble de l’œuvre de Nan Goldin en tant que cinéaste, à travers ses diaporamas et des vidéos. Réalisées de 1979 à nos jours, ces histoires sont toutes liées à sa propre expérience, et parlent de l’enfance, du genre, de la violence, de la dépendance aux drogues, de la résilience, des engagements, de l’importance de l’amitié et de l’art. Un univers viscéral, vital, effervescent, beau et violent, qu’elle montre sans tabous, de façon intense, souvent assez crue mais jamais vulgaire et surtout avec sincérité et tendresse.

L’exposition rassemble six œuvres majeures de l’artiste qui retracent cinquante ans de création et qui sont projetées dans des pavillons conçus pour chacune.
Pièce maitresse de l’artiste : The Ballad of Sexual Dependency (1981-2022). Une œuvre qu’elle mettra plus de seize ans à élaborer, la modifiant souvent, mais qui la rendra célèbre. Dans ce diaporama choc de près de 700 diapositives aux couleurs saturées (certaines se retrouvent parfois dans d’autres œuvres), accompagnées de musiques qui s’enchainent sans transition, l’artiste se met elle-même au centre avec amis et amants, révélant des images jugées radicales et non artistiques dans les années 80. Des photographies qui ne cachent rien des scènes de shoot, des ravages du Sida, de la violence masculine, mais dont le point de départ est pourtant toujours l’amour, la beauté, le désir. Un journal intime à la portée universelle.

DES COMBATS ARTISTIQUES ET POLITIQUES

The Other Side (1992-2021) est un hommage à son entourage trans photographié entre 1972 et 2010. Sirens (2019-2020) est une plongée dans l’extase de la drogue. Constitué d’images en couleurs ou en noir et blanc, de ralentis et de gros plan très esthétiques sur des visages, ce film alterne des moments aux ambiances très différentes, entre sensualité et twist endiablé. Memory Lost (2019-2021) poursuit le voyage dans l’univers de la drogue, côté sombre dépendance, avec des clichés flous et une bande-son mêlant messages de répondeur, témoignages de proches, voix lyriques et musique expérimentale. La drogue est au cœur des combats de Nan Goldin, éternelle révoltée, ayant elle-même développé une dépendance à l’OxyContin en 2014, à la suite d’une opération. Ce puissant analgésique similaire à la morphine, lancé dans les années 1990 par Purdue Pharma (appartenant à la famille Sackler, par ailleurs mécènes des plus grands musées du monde) a déclenché aux États-Unis une grave crise de santé publique et de très nombreux morts par overdose. En survivante des drogues, Goldin s’est engagée avec la création de P.A.I.N., Prescription Addiction Intervention Now, une organisation pour dénoncer « le fric que les Sackler se font sur les addicts » et défendre les victimes. De grands musées l’ont suivie en refusant les dons des Sackler, voire en retirant leur nom des murs, tels le Met de New York, le British Museum ou le Louvre.

Changement total d’atmosphère et de décor avec Stendhal Syndrome (2024), une œuvre qui explore ce trouble décrit par Stendhal comme une perte de connaissance face à la beauté écrasante de l’art. Pour l’évoquer, Nan Goldin a mis en regard des images de chefs-d’œuvre de l’art classique, de la Renaissance et du baroque inspirés de six mythes tirés des Métamorphoses d’Ovide dont elle raconte l’histoire en voix off, avec des portraits de ses proches qu’elle a photographiés en intérieur ou extérieur dans des poses évoquant Galatée, Orphée, Hermaphrodite, Diane, Cupidon et Narcisse. Une œuvre belle et hypnotique.

Projeté en supplément des six autres œuvres, on ne manquera pas le reportage Gaza : note sur un génocide 2023. Cette pièce encore en cours d’élaboration « constitue la trace de ce qui m’obsède depuis presque trois ans, la nécessité de témoigner », écrit Nan Goldin. Un film construit avec des séquences filmées par des amis et des journalistes sur le terrain. Les images accablantes et souvent difficilement soutenables d’une tragédie qui se poursuit.

Sisters, Saints, Sibyls (2004-2022), la sixième œuvre est projetée à la chapelle de la Salpêtrière. Elle est dédiée à Barbara, la sœur de Nan, dont elle était très proche et qui s’est suicidée à 18 ans, quand Nan avait 11 ans. Elle constitue un témoignage sur le traumatisme des familles et le tabou du suicide.
Le sombre titre de l’exposition « This Will Not End Well » (ça ne finira pas bien) n’augurait rien de joyeux, mais c’était sans compter l’ironie, l’émotion, la résilience, l’empathie de Nan Goldin pour ses proches et de l’avis de Fredrik Liew, commissaire de la rétrospective, « la joie de vivre inébranlable caractéristique de Goldin ».

Catherine Rigollet

Archives expo à Paris

Infos pratiques

Nan Goldin. « This Will Not End Well »
Du 18 mars au 21 juin 2026
Grand Palais - Salon d’honneur
Du mardi au dimanche, 10h-19h30
Tarif plein : 17€
www.grandpalais.fr


Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière
Nan Goldin. « Sisters, Saints, Sibyls »
47, Bd de l’Hôpital 75013
Accès à la Chapelle libre et gratuit dans la limite des places disponibles. Du mardi au samedi, 16h-20h ; dimanche : 11h-19h.


Visuels :

 French Chris at the Drive-in, N.J, 1979 (The Ballad of Sexual Dependency) © Nan Goldin

 Greer modelling jewelry, NYC, 1985 (The Other Side) © Nan Goldin

 Still from Sirens, 2019-2020 (Sirens) © Nan Goldin

 Untitled, 1982 (Memory Lost) © Nan Goldin

 Self Portrait at New Year’s Eve, Malibu California, (Memory Lost) © Nan Goldin

 Thomas as a ghost, Boston, 1977 (Memory Lost) © Nan Goldin

 Cupid with his wings on fire, Louvre, 2010 (Stendhal Syndrome) © Nan Goldin

 Young Love, 2024 (Stendhal Syndrome) © Nan Goldin


À voir : « Toute la beauté et le sang versé ». Passionnant documentaire où l’artiste raconte sa vie et ses engagements, notamment contre l’OxyContin, enrichi de témoignages. Réalisé par Laura Poitras, 2022, 114 min. Disponible sur Arte TV jusqu’au 15/06/2026.