Quand le miroir se souvient du pas. L’héritage vivant de l’art et de la pensée soufis

Il aura fallu une dizaine d’années pour que, dans cette belle maison bourgeoise de Chatou, en bord de Seine, s’ouvre le premier musée d’Art et de Culture Soufis au monde. Pour introduire les non-initiés au soufisme, mouvement de l’Islam, qui prône un « cheminement intérieur où l’individu cherche à atteindre la profondeur de son être pour découvrir sa véritable identité et aller à la rencontre de son essence divine », le commissaire de l’exposition a juxtaposé artefacts islamiques de la collection permanente et œuvres contemporaines, faisant de ce parcours parfois immersif une expérience personnelle et méditative -pas forcément facile, il faut l’avouer- mais bien loin de nos besoins d’immédiateté propres au 21e siècle.

La collection permanente, que l’on conseillera de voir avant de découvrir les œuvres contemporaines de l’exposition, est constituée d’objets emblématiques et de créations artistiques qui reflètent différents aspects du soufisme. Elle met en lumière la diversité et la profondeur de la culture soufie, montrant comment celle-ci a inspiré la création artistique et continue d’inspirer l’art contemporain. On y trouve : des bijoux, un Coran superbement enluminé, des vêtements et accessoires différents de ceux que l’on porte quotidiennement et qui permettent de se recentrer sur ce cheminement. Mais aussi, un zonnar, ou ceinture tressée, qui sépare le moi de nature mondaine (partie inférieure du corps) du moi spirituel (partie supérieure). Les kashkul de métal, sculptés à partir de noix de coco de mer bilobes (d’où une similitude de forme avec le cœur humain) figurent le récipient qui s’emplira de la connaissance divine. Quant aux magnifiques cadenas en forme d’oiseaux, ils évoquent « La conférence des oiseaux », poème bien connu du poète persan Farid al-Din Attar (12e siècle) et renvoient au vers de Roumi, poète soufi du 13e siècle : « Tu penses être le verrou de ton cœur, alors qu’en réalité, tu es la clé qui l’ouvre. »

Sur les cimaises de l’exposition « Quand le miroir se souvient du pas », les toiles de Bahman Panahi (né en 1967) s’offrent dans des camaïeux de bleu, couleur du divin. L’artiste franco-iranien s’attache à ne pas dissocier art et spiritualité. La calligraphie nappant les toiles ne se veut pas une écriture que l’on pourrait dire abstraite, mais une « musicalligraphie » (néologisme de l’artiste) créant une véritable partition musicale faite de points -symboles « de l’individu et de la stabilité » - et de lignes droites ou ondulées, figurant le « mouvement dynamique vers la quête de la vérité absolue ». On est littéralement captivé.
Dans ses miniatures peintes dans la tradition persane (utilisation de pigments naturels, géométrie sacrée, symbolique des couleurs et calligraphie traditionnelle), Farkhondeh Ahmadzadeh (artiste iranienne basée à Londres) reprend une célèbre épopée persane du 12e siècle, Haft Paykar, narrant la métamorphose d’un souverain (vers la justice et l’éveil) après avoir écouté les récits de sept princesses.

Dans un espace-alcôve, le travail des étudiants d’une école de soufisme encadre « Triangle », œuvre hexagonale en miroir de Monir Shahroudy Farmanfarmaian (Iran, 1922-2019), dont la création est surtout basée sur la géométrie. Invité à compléter la mosaïque de tesselles de miroirs, le visiteur voit son image morcelée, renvoyant à la vision soufie du monde comme mosaïque des manifestations divines. « Dans l’infini, je suis le miroir des manifestations divines, je suis... » disait un poète soufi d’antan.
Le langage occupe le centre de la pratique artistique de Rachid Koraïchi (Né en Algérie). Usant de différents médiums, il mélange caractères arabes avec des symboles, des pictogrammes inventés, voire des figures, chaque œuvre devenant une incantation que chacun peut interpréter selon sa culture et sa spiritualité. On le trouve au dernier étage du musée, dans le salon de lecture de l’exposition, qui offre une pause dans une immersion ésotérique mais stimulante dans le soufisme.
Mais l’œil sait écouter. Le musée offre donc deux expériences immersives. Avec un casque, on peut participer à un dhikr ou remémoration de Dieu, récitation méditative de formules sacrées, au rythme de sa respiration et des mouvements de son corps. Il ne faudra pas négliger non plus de faire le tour du jardin avec des stations d’écoute de la nature, où l’on pourra s’emplir de l’harmonie soufie, définie comme la rencontre entre le cœur de l’homme et l’ordre divin de la nature.

Le soufisme ne repose pas sur des concepts faciles, l’exposition ne fait aucun prosélytisme, mais la beauté des objets anciens et des œuvres contemporaines porte une réflexion plus approfondie de sa propre relation au monde, et à Dieu (si l’on y croit). Quant à ceux qui désireront ne voir que de l’art, la visite ne les décevra pas.

Elisabeth Hopkins

Archives expo à Paris

Infos pratiques

Du 6 février au 20 septembre 2026
Musée d’Art et de Culture Soufis MTO
6 avenue des Tilleuls - 78400 Chatou
Du mercredi au vendredi de 11h à 18h
Samedi et dimanche de 10h à 18h
Entrée : 9 €
Entrée gratuite pour le jardin
https://www.macsmto.fr/


Visuels :

 Vue de l’exposition permanente Musée d’Art et de Culture Soufis MTO (Chatou). Photo D.R

 Cadenas à décor d’oiseaux, alliage ferreux à décor gravé (collection permanente). Photo. EH

 Rachid Koraïchi, « Sans titre » (Sculptures magiques), bois sculpté et peint (exposition). Photo. EH. Et portrait de l’artiste (Photo D.R)

 Bahman Panahi, « Seyr » de la série « Les sept citadelles de l’Amour », toile de lin tendue sur châssis, 2026 (exposition). Photo. EH