Renoir. Peintre de la vie joyeuse

Un peu d’amour dans ce monde de brutes ! Voilà ce que nous propose la nouvelle exposition du musée d’Orsay avec un Renoir qui transcrit dans les œuvres de ses débuts la joie de vivre comme un « Pèlerinage à l’île de Cythère ».

Degas, Manet, Monet, Morisot, même Caillebotte longtemps négligé...Tous ces artistes du courant impressionniste ont eu droit ces deux dernières décennies à d’importantes expositions, entraînant un renouveau des études esthétiques et historiques à leur égard, suscitant un regard neuf du grand public. Parmi ces illustres, pas d’Auguste Renoir (1841-1919) dont la dernière grande rétrospective française remonte à 1985 (Grand Palais) ! Sa notoriété indiscutable, la célébrité de ses toiles iconiques reproduites à l’infini sur tous les supports possibles à travers le monde auraient-elles rejeté Renoir et son œuvre dans l’imagerie banale de la pop culture mondialisée, dans un purgatoire à durée indéterminée ? Ou bien, autre explication de ce curieux effacement : la fraîcheur de ses couleurs, son style enjoué, son apparent détachement du social et du politique, ne seraient pas de bon ton dans la sinistrose ambiante…Trop léger, trop joyeux, trop français ! D’ailleurs, Renoir lui-même, à la fin de sa vie, le faisait remarquer à son ami et futur biographe Albert André : « Je sais bien qu’il est difficile de faire admettre qu’une peinture puisse être de la très grande peinture en restant joyeuse. »

L’amour au sens large

Mais, comme nos grandes institutions culturelles sont très portées sur le commémoratif, le musée d’Orsay « réhabilite » Renoir pour fêter ses quarante ans et les cent-cinquante ans de Bal du moulin de la Galette avec deux expositions simultanées, « Renoir et l’amour » et « Renoir dessinateur ». La première n’est pas une rétrospective mais une thématique qui rassemble (60 œuvres dont 57 peintures) des « scènes de la vie moderne », tableaux à plusieurs figures créés par l’artiste lors des vingt premières années de sa carrière. L’amour convoqué dans le titre est à prendre au sens large comme un regard porté sur les êtres et les choses, une façon de les représenter dans leurs relations et correspondances, une éthique et une philosophie de l’amour au service de la création artistique en quelque sorte. Un des prétextes de l’exposition pourrait bien être cette remarque de Jean Renoir (1894-1979), deuxième fils d’Auguste avec Aline Charigot, lors d’une interview télévisée de 1966 : « ‒ Un mot, si on résumait Renoir ? Que dirions-nous : un œil, une main, une sensibilité ? ‒ Et la joie de vivre ! Et l’amour ! L’amour de la nature et l’amour du prochain. Je crois que l’œuvre de Renoir est basée sur l’amour, c’est pour ça que nous l’aimons. »
Berthe Morisot, intime de Renoir, pourrait être la source de la seconde exposition (une première de ce type depuis 1921) qui met en lumière un aspect méconnu du travail du maître, ses œuvres sur papier (120 exposées dont 55 dessins, 17 pastels et 12 estampes) : « Renoir est un dessinateur de première force, a-t-elle dit en 1886 ; toutes ses études préparatoires pour un tableau seraient curieuses à montrer au public qui s’imagine généralement que les impressionnistes travaillent avec la plus grande désinvolture. »

Tous les plaisirs sont dans la nature

Vénus (sculpture Vénus Victrix, 1914-1916) nous accueille à l’orée de « Renoir et l’amour », la déesse de l’amour et de la beauté étant la seule sculpture monumentale réalisée par Renoir. Un signe sans aucun doute ! Outre cette introduction, l’exposition comprend sept autres sections (*) formant chacune un ensemble thématique cohérent. Trois tableaux emblématiques bénéficient d’une scénographie inventive, Le Cabaret de la mère Antony, Bal du moulin de la Galette et Le Déjeuner des canotiers. Placés au cœur de leur section, comme des astres autour desquels tournent d’autres tableaux « satellites », on peut les contempler et les détailler depuis un grand pupitre d’observation, une « table didactique », sur lequel sont détaillés des éléments de contexte historique et technique. À voir la pertinence d’une telle installation en cas de forte affluence…

On s’immerge aussi dans le cercle formé par les trois tableaux de danseurs (Danse à la ville, Danse à la campagne, Danse à Bougival) quasiment grandeur nature, ce moment de rapprochement maximal des hommes et des femmes dans la sphère publique depuis que les danses dites en « couple fermé » (polka, valse) ont remplacé les danses collectives. Avec les cafés, les salles de spectacle, les ateliers, les jardins et campagnes, les lieux de loisirs, c’est une autre façon pour Renoir de peindre l’intimité, la camaraderie, le flirt discret. Car Renoir est bien ce peintre de la douceur et de la joie de vivre, voire de l’insouciance, notamment après les terribles années 1870-1871 de guerre étrangère et de guerre civile. Les tableaux de cette période provoquent l’empathie, voire la complicité avec des personnages que l’on reconnaît (ce sont pour la plupart des intimes du peintre ou des modèles qu’il rémunère), que l’on aurait même envie de rencontrer dans la « vraie vie ». Comme l’écrit justement Mary Morton dans le catalogue (coédition Musée d’Orsay-GrandPalaisRmnÉditions, 256 pages, 45 €, p.221) : « L’usage qu’il fait de couleurs douces et lumineuses, allié à un travail au pinceau soyeux, accentue la présence charnelle des corps et, ce faisant, les liens entre ses figures. » Dernier grand tableau à sujet urbain, Les Parapluies clôt cette période où Renoir, après 1885, abandonne le plein air pour son atelier, des sujets plus intemporels (les cycles de baigneuses et de jeunes femmes au piano, par exemple) et des portraits en intérieur. Exposition de la gaieté et du badinage, qui rappelle forcément les peintres du XVIIIe chéris d’Auguste, Watteau et Fragonard, « Renoir et l’amour » offre aussi l’occasion de voir rassemblées des œuvres fameuses qui sont d’ordinaire dispersées à travers le monde, à commencer par Le Déjeuner des canotiers rarement prêté par la Phillips Collection de Washington. Entrez dans la danse !

(*) Scènes de la vie de bohème, Fêtes galantes, Rencontres en ville, Une partie de campagne, Femmes et enfants, frères et sœurs, Danseurs, Emportés par la foule.

Jean-Michel Masqué

Archives expo à Paris

Infos pratiques

Du 17 mars au 19 juillet 2026
(Jusqu’au 5 juillet pour « Renoir dessinateur »)
Musée d’Orsay
Esplanade Valéry Giscard d’Estaing (Paris, 7e)
Tous les jours (sauf lundi) de 9h30 à 18h00 (jeudi jusqu’à 21h45)
Plein tarif : 16 euros en ligne, 14 euros sur place
https://www.musee-orsay.fr/fr


Visuels :

 Auguste Renoir (1841-1919), Le Cabaret de la mère Antony, 1866. Huile sur toile, 194 × 131 cm. Stockholm, Nationalmuseum, don 1926 Nationalmusei Vänner, NM 2544 Foto Nationalmuseum

 Auguste Renoir (1841-1919), La Grenouillère, 1869. Huile sur toile, 66,5 × 81 cm. Stockholm, Nationalmuseum, don 1924, donateur inconnu, par l’intermédiaire des Nationalmusei Vänner, NM 2425. Photo : Anna Danielsson / Nationalmuseum

 Auguste Renoir (1841-1919), La Promenade, 1870. Huile sur toile, 81,3 x 64,8 cm. Los Angeles, The J. Paul Getty Museum, 89.PA.41. Image courtesy of the J. Paul Getty Museum

 Auguste Renoir (1841-1919), Bal du moulin de la Galette, 1876. Huile sur toile, 131,5 x 176,5 cm. Paris, musée d’Orsay. Legs Gustave Caillebotte, 1896, RF 2739 © photo : Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Mathieu Rabeau

 Auguste Renoir (1841-1919), Le Déjeuner des Canotiers, 1880-1881. Huile sur toile, 130,2 × 175,6 cm. Washington D.C., The Phillips Collection, achat 1923, 1637. Photo Courtesy of The Phillips Collection, Washington, D.C.

 Auguste Renoir (1841-1919), Les Parapluies, vers 1881-1886. Huile sur toile, 180,3 × 114,9 cm. Londres, The National Gallery, legs Sir Hugh Lane, 1917, en partenariat avec Hugh Lane Gallery, Dublin, NG3268. Image © The National Gallery, London. All rights reserved