Jean Brusselmans, l’oublié de Bruxelles

Oublié. Né à Bruxelles en 1884 dans un milieu populaire à la fois artistique et anarchiste, Jean Brusselmans a construit une œuvre profondément personnelle, à contre-courant des tendances artistiques de son époque, tout en restant ancré dans la tradition picturale. « Ne pas pouvoir être mis dans une case, voilà pourquoi Jean Brusselmans est peu connu, même en Belgique », explique Ann Geeraerts, la commissaire de la rétrospective que lui consacre Bozar, Palais des Beaux-arts à Bruxelles ; la première depuis 45 ans en Belgique.

S’il expérimente au début des années 1910, peignant des œuvres au réalisme sombre, c’est dans les années 1930 qu’il trouve son style. Ce sera sa période phare, la plus connue : un mélange d’expressionnisme soft et de constructivisme que l’on retrouve dans ses portraits (principalement sa femme Marie-Léonie et des ouvriers ou des paysans au travail), ses natures mortes sans relief, puisées dans son univers quotidien et ses paysages célébrant la nature de manière païenne, « pour sa seule et unique beauté » dit-il. De loin la thématique la plus intéressante et la plus réussie de son œuvre.

Anatomie d’un paysage

Les paysages sont les plus caractéristiques du style Brusselmans. Dans des couleurs assez franches (les textes des salles évoquent un « fauvisme brabançon », toutefois assez sage au regard de celui d’un Matisse, d’un Derain ou d’un Vlaminck), le peintre éclate la perspective comme Cézanne, reconstruit un paysage simplifié, plus cérébral que réaliste, par petites touches directionnelles, dans une sorte de patchwork. Il travaille de manière sérielle, utilisant sa technique de composition tel un collage pour reprendre les mêmes motifs en les réassemblant à chaque fois différemment dans d’autres tableaux, y trouvant une source d’inspiration pérenne. Brusselmans est très prolifique, produisant parfois jusqu’à 50 œuvres par an, testant ses compositions (presque toujours au format carré) dans des dessins préparatoires. Le succès commercial ne sera toutefois jamais au rendez-vous et la petite famille vivra dans la pauvreté.

Peindre l’univers quotidien

Assez sédentaire, Brusselmans peint ce qu’il voit au fil des saisons, depuis la fenêtre des différentes maisons qu’il va habiter dans la région bruxelloise. Mais il se rend chaque année sur la côte pour peindre la mer, représentant curieusement les nuages posés dans le ciel sur une invisible ligne droite qu’il aurait préalablement tracée, comme une mise au carreau, et les vagues dans des successions de moutonnements bouclés et blancs sur fond d’eau noire. Une joyeuse et poétique naïveté de l’exécution qui rappelle le langage pictural du douanier Rousseau ; que l’on retrouve jusque dans la calligraphie de la signature. On aurait envie de s’arrêter là. Car à la fin de sa vie, cet assoiffé d’expérimentation transpose ses thèmes antérieurs dans des œuvres caricaturales. Des compositions très denses, pleines d’autodérision, comme La plage (1951), Carnaval (1952) et Les Compagnons de l’Art (1949), une grande toile où il se représente avec ses confrères dont Permeke, De Smet ou encore les frères Haesaerts, avec des figures de bouffons. Mais n’est pas Ensor qui veut.

Le parcours à la fois thématique et chronologique présente en 11 chapitres près de 120 œuvres (peintures, dessins et gravures) de ce singulier artiste belge décédé en 1953, à l’âge de 68 ans. Il les fait dialoguer avec une dizaine d’œuvres de ses contemporains tels Wouters, Morandi, Permeke, Ensor…pour replacer son œuvre dans le contexte de son époque et mieux révéler la singularité d’un artiste surtout apprécié par ses pairs et les amateurs éclairés, mais qui n’est jamais parvenu à séduire le grand public. Cette nouvelle rétrospective devrait y parvenir.

Catherine Rigollet

Archives expo en Europe

Infos pratiques

Du 2 octobre au 31 janvier 2027
Bozar – Palais des beaux-arts
23, rue Ravenstein - Bruxelles
Tarif plein : 20 €
Du mardi au dimanche, 10h-18h
Fermé le lundi
www.bozar.be


À lire. Catalogue, avec une introduction d’Ann Geeraerts, des textes de Kurt De Boodt, Eric Min, Francisca Vandepitte, ainsi qu’un entretien avec l’artiste contemporain Kristof Santy. Publié par Bozar Books & Fonds Mercator, 208 pages, relié
Deux versions distinctes : français et néerlandais. Prix : € 44,50


Visuels :

– Jean Brusselmans, La moisson, 1930. Huile sur toile, 99 x 116 cm. Louvain-la-Neuve, Musée L – Musée universitaire de Louvain.

– Jean Brusselmans, Les jardins, 1934. Huile sur toile, 119 x 129 cm. Ostende, collection Mu.ZEE.

– Jean Brusselmans, La tempête, 1936. Huile sur toile, 147 x 147 cm. Gand, Collection Herbert Foundation.

– Jean Brusselmans, Grand printemps, 1938. Huile sur toile, 125 x 134 cm. Collection de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

– Jean Brusselmans, La mansarde I, 1938. Huile sur toile, 131,5 x 125,5 cm. Bruxelles, Musées royaux des beaux-arts de Belgique.

Photos : L’Agora des Arts.