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Expo à L'étranger

Jean Dubuffet (1901-1985). Rétrospective

Il y a longtemps que Jean Dubuffet (1901-1985) ne fait plus scandale. Contrairement à l’époque où il surgit dans le monde de l’art, porteur d’une esthétique neuve et dérangeante lors de sa première exposition en octobre 1944 à la galerie Drouin. Rappelons qu’après avoir hésité entre sa vocation artistique et une carrière dans le négoce du vin de tradition familiale, l’ancien élève des beaux-arts du Havre s’était mis définitivement à la peinture deux ans plus tôt.
Désormais largement reconnue, l’œuvre de l’ancien iconoclaste a voyagé depuis 2000 de Paris à New York en passant par Bilbao, Bâle, Marseille, Genève et Landerneau ! Sa position d’irréductible « anticulturel » à tout crin ne cesse pourtant pas d’interroger, lui qui inventa dès 1945 le concept d’art brut en opposition à un art trop conditionné par l’histoire, la culture ou le savoir, un art trop « intellectualisé », alors qu’il était souvent le premier commentateur de son œuvre dans un style très littéraire et « intellectuel » ! Le prouvent largement les quatre tomes de ses « Prospectus et tous écrits suivants » (des citations de Dubuffet ponctuent d’ailleurs le parcours de cette exposition rétrospective à Martigny) et son abondante correspondance avec des critiques, penseurs et écrivains, à commencer par ses amis et zélateurs de toujours, les écrivains Georges Limbour et Jean Paulhan, l’éminence grise des lettres françaises après la Libération. Par l’art brut, que Dubuffet sortit de son anonymat et collectionna, l’artiste semble avoir voulu s’inventer une confrérie qu’il refusait de former avec ses contemporains artistes.

Plus de trente-cinq ans après sa mort, il est désormais possible d’envisager l’ensemble de son œuvre débarrassée des querelles et postures d’époque. Pour cette rétrospective, qui se focalise sur l’œuvre propre de Dubuffet en laissant de côté l’aventure parallèle de l’art brut, la Fondation Gianadda a sélectionné, avec le concours de la commissaire d’exposition Sophie Duplaix, une centaine d’œuvres (tableaux, sculptures, gravures, dessins, décors) très majoritairement issues des collections du Musée d’art moderne-Centre Pompidou (succession du peintre, dation de Pierre Matisse et donations de Daniel Cordier). Les plus marquantes des séries successives explorées par l’artiste sont représentées ici, révélant un fascinant pouvoir de renouvellement tout au long d’une production abondante ; plus de 10 000 œuvres recensées dont 4000 toiles ! Toujours Dubuffet envisage la peinture comme matière lui permettant d’établir des décalages et des parallèles entre les différents registres du monde. De sa série « Corps de Dames », dont l’emblématique Le Métafizyx, il écrit « les rapprochements, apparemment illogiques, qu’on trouvera dans ces nus, de textures évoquant de la chair humaine avec d’autres textures n’ayant plus rien à voir avec l’humain, mais suggérant plutôt des sols ou toutes sortes de choses telles que des écorces, des roches, des faits botaniques ou géographiques… »
Autres grouillements et surgissements de formes dans Le Voyageur sans boussole de la série « Paysages du mental », « paysages de cervelle » selon l’artiste. Ces années cinquante aboutissent, presque naturellement pourrait-on dire tant Dubuffet se transforme en un explorateur forcené des matières et des formes, aux séries « Texturologies » et « Matériologies », belles et troublantes Sérénité profuse et Messe de terre sur le parcours de l’exposition. La série des « Phénomènes », très bien mise en valeur ici avec dix-huit lithographies accrochées, va encore plus loin dans cette recréation de la terre et du sol, paysages fascinants d’une pureté mystérieuse magnifiés par des titres de belle poésie, Fragiles installations de l’ombre, Aire rêveuse, Débats nocturnes, Légende plâtreuse… Dubuffet parle « d’une collection de relevés topographiques, d’un registre d’échantillons de toutes textures élémentaires, d’un atlas des phénomènes… » Dans la série « Barbes », nous vous conseillons le poème autographe calligraphié et illustré La Fleur de Barbe où le talent poétique et ironique de Dubuffet éclate.

Revenu à Paris au début des années soixante, l’artiste retourne dans le tumulte et les couleurs vives, inventant des « magmas grouillants multicolores » comme dans Rue passagère ou La Gigue irlandaise. On peut même penser à des bouillons de culture, une peinture chimique ! Commence alors la longue série de « L’Hourloupe » (de 1962 à 1974), nouveau langage et nouvelle lecture du monde, bien connue en général et bien documentée à la Fondation (Houle du virtuel, Le Train de pendules, dessins et sculptures). Cette série aboutit à Coucou Bazar, une grande composition mêlant peintures et sculptures animées et scénographiées, un spectacle issu de « L’Hourloupe » d’ailleurs représenté en 1973 et 1978. Trois éléments de cette expérience unique sont présentés ici, dont le praticable Site agité. Des œuvres représentatives des dernières séries, « Théâtres de mémoire », « Psycho-site », « Mires », « Non-lieu », jalonnent le parcours final de l’exposition. Comme un retour aux couleurs et à la « naïveté », aux images mentales, « des machines à rêver » le monde selon l’expression de Daniel Cordier. Dubuffet ne dérange peut-être plus mais, en suggérant au spectateur de se déconditionner et de se projeter, il attire toujours autant vers sa quête esthétique singulière.

Jean-Michel Masqué

Visuels : Jean Dubuffet (Le Havre 1901 – Paris 1985), Campagne heureuse, août 1944. Huile sur toile, 130,5 x 89 cm. Collection Centre Pompidou, Paris © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Service de la documentation photographique du MNAM/Dist. RMN-GP.
Le Métafizyx, août 1950. Huile sur toile, 116 x 89,5 cm. Collection Centre Pompidou © Centre Pompidou, MNAMCCI/Jacques Faujour/Dist. RMN-GP
La Gigue irlandaise, 18 -19 septembre 1961. Huile sur toile, 113,5 x 145,5 cm. Collection Centre Pompidou, Paris. Crédit photo : © Centre Pompidou, MNAM-CCI
Site avec 3 personnages (Psycho-site E 268), 26 août 1981. Acrylique sur papier marouflé sur toile, 67 x 50 cm. Collection Centre Pompidou, Paris.
Pour tous les visuels : © 2020, ProLitteris, Zurich.

Archives des expos en europe
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Infos pratiques
Du 3 décembre 2021 au 6 juin 2022
Fondation Pierre Gianadda
Rue du Forum 59
Martigny (Suisse)
Tous les jours de 10h à 19h
Plein tarif : 18 €
Tél. : +41 (0) 27 722 39 78
www.gianadda.ch