Longtemps la vie aventureuse de Lee Miller (1907-1977) à la beauté androgyne a éclipsé son travail que cette exposition rétrospective du MAM s’attache à mettre en avant sous toutes ses facettes de façon chronologique. Ces repères ne sont pas superflus car la vie de Lee Miller est un roman et les facettes de son art sont nombreuses. Au fil de 250 tirages anciens et modernes, accompagnés de pièces de documentation (magazines, revues, journaux, lettres…), on trouve la plupart des images iconiques attachées à sa vie et à son œuvre, jeune mannequin star, collaboratrice-amante de Man Ray, portraitiste réputée à Paris et New York, curieuse en Égypte, au Proche-Orient et dans les Balkans, reporter de mode à Londres sous le Blitz et photojournaliste de guerre dans l’Europe en voie de libération... mais aussi celles, moins connues, qui montre son regard artistique sur le monde qui l’entoure et qu’elle ne cessa de parcourir avec audace et courage en témoin inspiré. Revivre ces années trente et quarante du siècle dernier, aussi créatives que terribles, à travers les photos de Miller est une expérience à nulle autre pareille, l’émotion percutée par tant de beautés et de drames, d’imagination dans la beauté et l’horreur. Et surtout avec ce regard décalé qui la définit, exprimant une compréhension des choses et une sensibilité unique qui font la grande originalité de sa photographie.
Deborah Levy, dans son essai « Elle est là » du catalogue de l’exposition (éditions Paris Musées, 260 pages, 55 euros, p.21), ose cette ribambelle d’adjectifs (et elle a raison !) : « Talentueuse, libre d’esprit, déprimée, flamboyante, d’âge mûr, audacieuse, érotique, ambitieuse, douée, mélancolique, expérimentale, courageuse, jeune, sauvage et belle, traumatisée et inspirée. Surréaliste et réaliste, Lee Miller aura braqué son objectif sur son siècle, le XXe siècle, dans ce qu’il a de plus euphorique, de créatif, de brutal et de destructeur. » Le plus remarquable chez Miller, qui a baigné dès son enfance dans la photographie, tour à tour modèle, apprentie photographe auprès des plus grands maîtres et professionnelle accomplie, est d’avoir créé un style propre, une signature reconnaissable entre toutes. Chez elle, même la réalité la plus crue prend des allures surréelles, exprime une « surréalité » teintée d’humour noir (voir Femmes équipées de masques anti-feu, Remington réduite au silence, Chapelle non conformiste, Débris sur le trottoir, Ligne directe avec Dieu...).
Son art est un antidote à tout orientalisme dans ses clichés d’Égypte (Portrait de l’espace, deux tirages sans titre dits « Coquilles d’escargots » et « Sacs de coton ou La Fabrique de nuages ») et à tout négationnisme dans ses photos serrées, prises au Rolleiflex, de Buchenwald et Dachau prises quelques jours après la découverte et la libération de ces camps. Là, elle shoote autant les cadavres, les rescapés et les soldats sidérés que les gardiens violentés. Devant cet indicible monstrueux, elle télégraphie d’ailleurs à la rédaction de « Vogue » pour qui elle travaille : « Je vous implore de croire que cela est vrai. » Hilary Floe, dans son essai « Femme soldat : Lee Miller entre texte et image » (catalogue, p.45), note justement : « Comme souvent dans la photographie de guerre de Lee Miller, la frontière entre art et documentaire est trouble. »
Étonnantes aussi mais combien percutantes ses images des forces vives féminines sur le sol anglais avant le Débarquement : infirmières, aviatrices et mécaniciennes de l’aviation, photojournalistes, ouvrières jusqu’à cette incroyable Plieuse de parachutes que seule Lee Miller pouvait ainsi saisir ! Et, en deux espaces de l’exposition, entre l’art et le réel, on apprécie aussi les sublimes portraits d’artistes et d’amis : Picasso, Paul et Nush Éluard, Joseph Cornell, Max Ernst, Leonora Carrington (exposée au musée du Luxembourg jusqu’au 19 juillet 2026)...Car Lee Miller n’a pas seulement parcouru le monde des lumières et des ténèbres, des mystères et zones d’ombre, elle connaissait tout le monde ! Lee Miller est totalement fascinante jusqu’au bout du supportable, de l’Europe défigurée par la guerre et le nazisme, dont elle se remettra d’ailleurs difficilement…
Jean-Michel Masqué







