Fils du monde et de la Figuration libre (mouvement informel regroupant les Sétois Combas et Di Rosa mais aussi François Boisrond et Rémy Blanchard), le Sétois André Cervera (né en 1962) présente ce printemps au musée Paul Valéry un ensemble d’œuvres très récentes (2024-2025) comme un regard rétrospectif sur sa carrière et le signe d’un élan artistique toujours vivant. Ces trente-sept « carambolages » constituent une autobiographie éclatée en trois temps : Fictions de Sète, Territoires de l’imaginaire, Peintures d’histoire. Cervera lui-même parle de « voyage à travers ma mémoire », lui qui a été et reste un grand voyageur terrestre, de l’Afrique à la Chine en passant par l’Inde. Un voyageur qui a toujours cherché dans ces pays lointains, outre à s’imprégner des us et coutumes des autochtones, à capter les traces du sacré, des rituels, les faces cachées du monde pour en irriguer son art.
Tout commence à Sète
Mais tout commence à Sète, Sète « réinventée » sur le port et dans les rues, en famille et entre amis, là où les grues se transforment en monstres, où les putains et les marins se pavanent, où les enfants et les frères s’amusent parmi le carnaval humain, où Godzilla rencontre Godard et Leone (La Rue des fous, Il y a un gorille dans la salle, Les Monstres attaquent la ville ». On a pu qualifier Cervera de « peintre du quotidien extraordinaire », selon une expression de son frère Michel Zoom, poète proche des Sétois de la Figuration libre et prématurément disparu à 44 ans. La palette d’André est bariolée, très expressive dans des compositions (positionnement des personnages, cadrage en plongée..) qui rappellent son amour premier pour le cinéma, de Bruce Lee à Pasolini.
Dans son essai « Conjurer le noir » du catalogue « André Cervera. Carambolages » (coédition Éditions Loubatières-Musée Paul Valéry, 27€, p.23), Amélie Adamo précise ; « Ses sujets, André Cervera les puise dans le fond de la vie, dans les souvenirs d’enfance, dans les voyages, dans les petits rituels quotidiens, dans les rencontres. C’est dans ce vivant qu’André Cervera traque le « quotidien extraordinaire » : quand soudain dans un pas de côté, la réalité dérape, perturbée, quand l’instant devient poésie. La peinture d’André Cervera cherche à fixer cette magie-là. La vibration du vécu, la vitalité d’un fond populaire, avec son lot proliférant d’humanités, d’humilités, de sensations, de couleurs, d’images, déferlent dans les tableaux d’André Cervera. Sa peinture, c’est l’épopée d’une mémoire, celle d’une génération et d’un milieu, mais aussi de temps et d’espaces traversés. »
Se frotter à d’autres cultures
Cervera a souvent quitté les bords de la Méditerranée et la solitude de son atelier pour se frotter à d’autres cultures, nourrir son imaginaire de nouvelles sensations et son art de nouvelles perspectives et manières d’interpréter le monde. Il a donc arpenté ces « territoires de l’imaginaire » pour y collecter d’autres histoires, d’autres couleurs et d’autres matières qu’il a pu intégrer à son univers pictural. Un univers qui éclate dans cette exposition sétoise en fusées de couleurs et apparitions de formes « exotiques », de personnages masqués, des masques qui ne sont d’ailleurs pas réservés par l’artiste à ses « scènes de voyages » mais parcourent toute son œuvre comme l’impossibilité de fixer une identité unique parce que la mémoire est un champ de forces traversé par les métamorphoses du moi et les soubresauts du voyage ou de l’histoire collective (Naranja, Guignol existe, La Folie !). « Se peindre comme Autre chez André Cervera, n’est ni un masque supplémentaire ni un retrait stratégique. C’est accepter que la peinture fasse apparaître ce qui, en nous, échappe à l’identité, au récit et à la maîtrise. L’artiste n’est pas le sujet souverain de son œuvre, mais l’un des lieux où se croisent mémoire individuelle, histoire collective et formes symboliques », suggère Stéphane Tarroux dans son essai « Se peindre comme Autre » du catalogue (p.43).
Caramboler les Maîtres
C’est avec une admiration irrévérencieuse que Cervera célèbre ses maîtres, détournant Goya et Ensor, dont il apprécie les masques et le grotesque, les forces de la nuit et de l’invisible (Le Sabbat et L’entrée de King Kong à Bruxelles). Dans ce carambolage des références, il détourne Géricault dans La Grande traversée au bord de cette Méditerranée redevenue si meurtrière aujourd’hui… Dans La Forêt imprévisible, la Bête du Gévaudan et Tarzan s’invitent au fameux déjeuner sur l’herbe. Cervera ne manque pas d’humour ! Enfin, comme il a rendu hommage à son père exilé de la guerre civile espagnole (La Gloire de mon père), l’artiste présente en fin de parcours les pages de livres récemment créés pour illustrer les poèmes de son frère mort trop jeune. À sa façon singulière, Cervera bien ancré dans notre histoire n’oublie pas d’où il vient, carambolant le monde et les mémoires dans un tourbillon coloré.
Jean-Michel Masqué








