Brian Gysin (1916-1986). Inventeur du Cut-up

Dans l’effervescence créatrice des années cinquante et soixante et les coulisses de la Beat Generation, Brion Gysin nous invite à voyager autrement. Une exposition-événement.

Brion Gysin (1916-1986) est une étoile solitaire dans le ciel de la Beat Generation (Cassady, Ginsberg, Kerouac et consorts) à laquelle il se rattache surtout par sa longue amitié avec William S. Burroughs (1914-1997) qui engendra entre eux comme une émulation croisée. Au moment où la connivence entre les deux se fait évidence, Burroughs écrit à Allen Ginsberg en octobre 1958 en pensant certainement aux paysages sahariens et aux peintures calligraphiques des années cinquante de son ami : « Je vois dans les tableaux de Gysin le paysage psychique de mes propres œuvres. Il réalise en peinture ce que je tente de faire dans mes textes. Il considère son tableau comme un trou qui perce la texture de la soi-disant « réalité » et à travers lequel il explore un lieu réel qui existe dans le cosmos. C’est-à-dire qu’il entre dans le tableau et le traverse ; sa vie même et sa raison sont en jeu lorsqu’il peint. » (cité par James Horton, p.27 du catalogue de l’exposition « Brion Gysin. Le dernier musée », 200 pages, éditions Paris Musées, 39 €, premier ouvrage de référence en français sur l’œuvre de l’artiste).

Le MAM consacre une grande rétrospective à cet artiste touche-à-tout (dessinateur, peintre, poète, calligraphe, photographe, performer, musicien…) qui a fait de la ville de Paris sa légataire universelle tout en faisant don au MAM de plus de 400 œuvres et de documents d’archives avant son décès en 1986. Paris, et Tanger dans une moindre mesure, furent les points d’ancrage de ce voyageur impénitent, de ce créateur « aux semelles de vent ». Les sept chapitres thématiques de l’exposition (Rêver, Voyager, Permuter, Écrire/Dessiner, Jouer, Ensorceler, Révéler) donnent à voir la diversité des champs et des techniques que Gysin a inventés ou explorés, les influences artistiques qui l’ont traversé ou qu’il a suscitées Il s’agit, selon le commissaire Olivier Weil, de « rendre compte de la dimension intrinsèquement multimédia de son travail ». D’une première période parisienne sous influence surréaliste (ordonné par André Breton, le décrochage de certains de ses dessins d’une exposition de 1935 avant son ouverture le marqua durablement), à ses œuvres photographiques prenant pour motif Beaubourg (dont Le Dernier Musée) qui est en construction dans les années soixante-dix devant son immeuble rue Saint-Martin, Gysin est en quête d’un art total, nourri de ses rêves et de ses visions hallucinatoires, de son intérêt continu pour les drogues et la magie, de son esprit expérimental.

Deux inventions marquantes

Parmi toutes ses expériences et créations, deux sont particulièrement passées à la postérité, le cut-up et la Dreamachine que Gysin découvre à la fin des années cinquante par hasard ou « illumination ». Le cut-up est une technique qui consiste à découper dans un texte original des extraits qui sont ensuite réarrangés de façon aléatoire pour créer un nouveau texte. Burroughs en fit son miel, notamment dans sa trilogie Nova parue dans les années soixante, La Machine molle, Le Ticket qui explosa, Nova Express. Mais le cut-up n’est pas seulement une technique littéraire, revendiquée depuis par Bowie pour certains textes de ses chansons et même par le dernier prix Goncourt Laurent Mauvignier, mais une pratique multimédia que Gysin appliqua par « permutation » au dessin, à la peinture, au cinéma, à la photo, à la musique…Histoire d’introduire une part de hasard et de coïncidence dans l’ensemble de sa production.

La Dreamachine, dont l’idée vint à Gysin en 1958 avant d’en réaliser un premier prototype en 1961, est « un cylindre rotatif pourvu de fentes et d’une ampoule en son centre, explique Olivier Weil. La rotation du cylindre fait que la lumière émise par l’ampoule traverse les fentes à une fréquence particulière ayant la propriété de plonger le cerveau dans un état de détente et de procurer des visions à l’utilisateur, lorsque celui-ci regarde la Dreamachine les yeux fermés, à travers ses paupières. » Au cours des années soixante et soixante-dix, Gysin s’efforce de diffuser sans grand succès son invention au-delà des cercles artistiques tout en réalisant plusieurs cylindres colorés. Olivier Weil précise : « La Dreamachine est aujourd’hui reconnue comme une œuvre pionnière de l’art optique et du psychédélisme, anticipant les recherches actuelles sur la neuro-esthétique et l’expérience immersive. »

Artiste chaman, sorcier et sourcier de la Beat Generation et des générations suivantes, mais largement méconnu, Brion Gysin est à (re)découvrir. Ce que cette exposition-événement permet de faire où resurgissent les traces de cette comète secrète traversant une époque avide d’expérimentations diverses. Gysin écrivait « Je suis celui qui suis celui qui arrive/Je suis un résultant/-une coïncidence de champs » ou encore « Je suis la pensée en action/Mon champ se déplace car ma pensée est action./ Et je pars./Je suis parti./En dehors. » Une invitation au voyage !

Jean-Michel Masqué

Archives expo à Paris

Infos pratiques

Du 10 avril au 12 juillet 2026
Musée d’art moderne de Paris
11, avenue du Président Wilson Paris, 16e
Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h
Le jeudi jusqu’à 21h30 et le samedi jusqu’à 20h
Plein tarif : 17 € (20 € avec l’exposition Lee Miller.
www.mam.paris.fr


Visuels :

 Brion Gysin, Dreamachine, 1969-1979. Musée d’Art Moderne de Paris.

 Brion Gysin, Dreamachine, 1979 (vertical). Musée d’Art Moderne de Paris.

 Brion Gysin, Signe dans le paysage, 1935. Centre Pompidou, Paris, Musée national d’art moderne © Ville de Paris. Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. GrandPalaisRmn /

 Brion Gysin, Beaubourg, 1975. Musée d’Art Moderne de Paris.

 Brion Gysin, Sans titre, 1941. Musée d’Art Moderne de Paris

 Carl Van Vechten, Portrait de Brion Gysin, 1957. Van Vechten Collection, Library of Congress, Washington D.C.