Femmes artistes d’Anvers à Amsterdam entre 1600 et 1750

« Inoubliables » est la toute première grande exposition rétrospective entièrement consacrée au rôle et à l’importance des femmes dans la vie artistique des anciens Pays-Bas (Pays-Bas et Belgique actuels) entre 1600 et 1750.
L’exposition réunit quelques 140 œuvres (tableaux, gravures, sculptures, mais aussi broderies et quelques surprenants papiers découpés d’une finesse et d’une miniaturisation qui force l’admiration), d’une quarantaine d’artistes dont le nom est connu, même si nombre d’entre elles sont tombées dans l’oubli au cours des siècles. Un nom ne signifie pas une biographie. Les recherches d’histoire de l’art menées pour l’exposition montrent qu’environ 70% des femmes artistes peuvent être identifiées et cataloguées, tandis que quelques 30% d’entre elles demeurent anonymes en l’absence de documentation à leur propos. On n’en apprendra donc peu sur l’histoire personnelle de chacune des femmes exposées, qui furent actives dans presque toutes les disciplines, tous les genres et tous les styles de leur époque (l’audioguide est conseillé).

QUI SONT-ELLES ?

Seule la première salle révèle quelques visages au travers d’autoportrait, comme celui de Louise Hollandine van de Palts, de Judith Leyster et de Maria Schalcken qui revendiquent fièrement leur statut d’artiste en posant pinceau à la main, près de leur chevalet. La commissaire de l’exposition Frederica Van Dam a opté pour un parcours thématique qui montre la place des femmes artistes et leur contribution à l’économie créative au travers des disciplines pratiquées, de la thématique des œuvres, de l’origine de leur milieu social, de l’importance de l’héritage familial et des réseaux utilisés pour se faire connaître, exposer et vendre.

DES FLEURS AUX PAYSAGES…

Premier constat : non, les femmes artistes ne peignaient pas que des fleurs et des natures mortes ! Même si elles le firent avec talent comme Rachel Ruysch en fine botaniste dont les œuvres figuraient parmi les collections de l’élite amstellodamoise, de la famille Médicis et du prince-électeur Jean-Guillaume de Neubourg-Wittelsbach. (Nature morte dans un paysage boisé avec fleurs, papillons, insectes, lézards et crapauds près d’une mare) ou encore Clara Peeters (Nature morte avec fromages et écrevisses) et Maria Sibylla Merian (Caïman à lunettes et serpent faux-corail), témoignant en passant de leur bonne compréhension du goût de l’époque et du marché ; ces thèmes étant extrêmement populaires.
D’autres ont exploré la peinture d’histoire et de mythologie comme Michaelina Wautier (Deux jeunes filles en sainte Agnès et sainte Dorothée) ou Johanna Vergouwen influencée par Van Dyck pour son Samson et Dalila. Mais aussi les scènes de genre comme Judith Leyster (Homme offrant de l’argent à une jeune femme / Le Concert). Les paysages comme Catharina van Knibbergen et son délicat Paysage avec cascades. Ou encore les scènes de vie domestique comme Geertruydt Roghman et sa série de gravures sur les « Cinq occupations féminines », dont le travail du fuseau et de la dentelle ; une scène de genre au demeurant caractéristique de la peinture hollandaise du XVIIe siècle, qui a aussi inspiré Vermeer, Metsu et Maes.

DE L’USAGE DES RÉSEAUX SOCIAUX

Pertinent, le thème des réseaux sociaux et économiques, locaux ou globaux (déjà) met l’accent sur leur rôle pour se faire connaître, et vendre. Cela peut-être l’autopromotion au travers des amitiés et des relations intellectuelles. « L’ économie de cadeau » permettant les échanges. L’appartenance à la guilde (association professionnelle) comme le firent Judith Leyster et Rachel Ruysch. Le développement d’une production ciblée sur l’exportation vers l’Amérique du Sud, comme le pratiquèrent des dentellières anversoises.
Se faire reconnaître comme une artiste à part entière et conquérir une place significative dans l’histoire de l’art et le marché dominés par les hommes est un chemin pavé d’obstacles pour les femmes. La pratique d’un art étant plutôt considérée comme une occupation sociale. Le temps libéré pour le travail artistique variant selon les milieux sociaux et la situation matrimoniale. Si une femme riche comme Rachel Ruysch a pu se consacrer à son art devenant même l’artiste femme la plus productive de ce XVIIe siècle aux Pays-bas, d’autres, comme Anna Francisca de Bruyns, se désolaient d’être trop accaparées par des tâches ménagères pour pouvoir créer en liberté. Quant aux femmes issues d’un milieu créatif et formées dans l’atelier familial, comme Catharina van Knibbergen ou Josina Margareta Weenix, elles devaient souvent attendre le décès du chef de famille pour signer de leur propre nom. Une situation qui n’était pas propre aux Pays Bas. Rappelons qu’en Italie, à la même époque, il fallut beaucoup d’ambition et de force de caractère à Artemisia Gentileschi pour s’émanciper de la tutelle de son père et devenir la première femme peintre dans l’Italie Baroque du XVIIe siècle, grâce à son talent et à sa force créatrice.

L’HÉRITAGE DES FEMMES

Le dernier volet de l’exposition est une invitation à se pencher sur l’héritage de ces femmes, gageant que le mouvement de rattrapage qui s’est amorcé en faveur de leur visibilité et de leur reconnaissance se poursuivra. Et en réponse à l’exposition « Inoubliables », neuf artistes bruxelloises contemporaines ont créé une œuvre collective pour marquer leur solidarité avec toutes les oubliées, affichant 179 noms sur des banderoles pourpres suspendues dans le forum du musée. Un bel hommage.

Catherine Rigollet

Archives expo en Europe

Infos pratiques

Du 7 mars au 31 mai 2026
Musée des Beaux-Arts (MSK)
Fernand Scribedreef 1, 9000 Gent
Du mardi au vendredi : 9h30-17h30
Samedi et dimanche : 10h-18h
Fermé le lundi
Tarif plein : 19€
www.mskgent.be


Visuels :

 Louise Hollandine van de Palts, Autoportrait, vers 1650 1655, collection privée.

 Maria Schalcken, Autoportrait dans l’atelier, vers 1689. Huile sur panneau. Museum of Fine Arts, Boston.

 Judith Leyster, Homme offrant de l’argent à une jeune femme, 1631 (intitulé dans l’exposition : Jeune femme harcelée par un homme). Mauritshuis, La Haye.

 Maria Schalken, Garçon offrant des raisins à une femme, ca. 1675-85, New York, The Leiden Collection

 Clara Peeters, Nature morte aux fromages et aux écrevisses, vers 1615, Anvers, Collection privée

 Maria Van Oosterwijk, Vanitas / nature morte, Kunsthistorisches Museum, Wenen

 Catharina van Knibbergen, Paysage avec cascades. Huile sur panneau. Bijl-Van Urk Master Paintings, Alkmaar.

 Michaelina Wautier, Deux jeunes filles en sainte Agnès et sainte Dorothée, c.1650. Royal Museum of Fine Arts Antwerp (KMSKA) -Flemish Community Collection.

Photos : L’Agora des Arts.